On parle beaucoup du burn-out, ce trop-plein qui fait exploser. Mais il existe un cousin discret, invisible, qui se nourrit de journées creuses, de missions vides de sens, de réunions où l’on se tait : le boreout.
Des millions de salarié·es traversent leurs semaines en mode pilote automatique, avec le sourire social en façade et, à l’intérieur, une fatigue étrange : pas celle de trop travailler, mais celle de ne rien faire de stimulant.
Ce n’est pas de la simple flemme. Des travaux menés sur plus de 11 000 salarié·es montrent que l’ennui chronique au travail augmente les risques de mauvais état de santé auto-évalué, de symptômes de stress et d’intentions de départ anticipé. Des études plus récentes associent cette lassitude profonde à la dépression, à l’anxiété, aux troubles du sommeil et aux céphalées.
À RETENIR EN QUELQUES LIGNES
- Le boreout est un syndrome d’épuisement par l’ennui : peu ou pas de tâches, manque de sens, sous-stimulation mentale, impression de gâcher sa vie professionnelle.
- Ses manifestations sont proches du burn-out : fatigue, irritabilité, troubles du sommeil, idées dépressives, désengagement, mais l’origine est inverse (trop peu, pas trop de travail).
- Des enquêtes indiquent que près d’un salarié sur deux se dit concerné par l’ennui profond au travail dans certains pays, avec un lien direct à la santé mentale et aux départs anticipés.
- En France, la santé mentale au travail est devenue une priorité nationale , sur fond de hausse des souffrances liées au burn-out, au boreout et aux formes de désengagement.
- On peut en sortir : en nommant ce que l’on vit, en repensant la relation au travail, en ajustant son poste ou en préparant une transition avec des appuis professionnels.
Comprendre le boreout : l’ennui qui épuise
Un syndrome de sous-charge, pas une paresse
Le boreout désigne un état de souffrance professionnelle lié à un manque chronique de stimulation : missions répétitives, tâches sans enjeu, compétences sous-exploitées, absence de perspectives.
Là où le burn-out naît d’une surcharge et d’une pression constante, le boreout s’installe dans des journées où rien ne vient vraiment réveiller l’esprit, où l’on ne se sent ni utile, ni reconnu, ni engagé.
Au bout de quelques semaines, ce n’est plus seulement « un peu d’ennui » : c’est un sentiment d’inutilité, de gâchis et parfois de honte, car se dire « débordé » reste plus valorisé socialement que se dire « sous-occupé ».
Trois ingrédients psychologiques qui se combinent
Dans les récits de salarié·es en boreout, on retrouve presque toujours trois dimensions qui se croisent :
- La sous-charge quantitative : trop peu de travail, des journées à meubler, une partie du temps passée à faire semblant d’être occupé·e.
- La sous-charge qualitative : tâches mécaniques, peu stimulantes, qui n’utilisent ni les compétences ni la créativité.
- La perte de sens : impression que ce que l’on fait n’apporte rien à soi, aux autres ou à la société, parfois jusqu’à la « démission intérieure » décrite dans la littérature sur le désengagement.
À cela s’ajoute souvent un climat où l’on ne peut pas dire qu’on s’ennuie, par peur d’être jugé·e « ingrat·e », « non motivé·e » ou « privilégié·e qui se plaint ».
Boreout, burn-out, brown-out : ce qui les différencie vraiment
Ces syndromes appartiennent à la même famille : celle de la souffrance liée au travail. Leur mécanique est pourtant différente, ce qui change la manière d’y répondre.
| Aspect | Boreout | Burn-out | Brown-out |
|---|---|---|---|
| Origine principale | Sous-charge, ennui, manque de stimulation et de sens. | Surcharge, pression, stress prolongé, exigences élevées. | Perte de sens dans des tâches pourtant nombreuses, sentiment d’absurdité. |
| Ressenti dominant | Vide intérieur, apathie, impression de gâchis professionnel. | Épuisement, débordement, sensation d’être « à bout ». | Conflit de valeurs, malaise éthique, cynisme. |
| Comportements typiques | Présentéisme, temps passé à tuer le temps, désengagement silencieux. | Absences plus fréquentes, arrêts maladie, baisse de performance. | Ironie, prise de distance, questionnement existentiel sur son métier. |
| Risques pour la santé | Dépression, anxiété, troubles du sommeil, douleurs somatiques, isolement. | Détresse psychologique, troubles anxio-dépressifs, risques somatiques augmentés. | Souffrance morale, perte d’estime de soi, usure mentale. |
| Réflexe social | Minimisation (« tu as de la chance, tu n’as rien à faire »). | Reconnaissance croissante comme souffrance au travail. | Encore peu connu, souvent confondu avec un simple désintérêt. |
Les symptômes se ressemblent tellement que les chercheurs parlent parfois de « mêmes effets, causes inversées » : fatigue, cynisme, perte d’efficacité, troubles du sommeil, douleurs diffuses, idées noires.
Les signaux d’alerte : quand l’ennui n’est plus anodin
Ce qui se passe dans le corps
On pourrait croire que l’ennui est neutre pour la santé. Les données disent l’inverse. Une étude menée en Finlande auprès de plus de 11 000 salarié·es a montré que l’ennui chronique au travail augmentait les symptômes de stress, la mauvaise santé auto-évaluée et les envies de départ anticipé.
D’autres travaux, menés auprès de travailleurs du secteur public, relient le boreout à des symptômes dépressifs, à des troubles anxieux et à des problèmes somatiques (céphalées, troubles du sommeil, douleurs digestives).
En pratique, cela donne des journées où l’on se sent à la fois raplapla et agacé·e, avec un corps qui proteste alors que personne autour ne comprend « de quoi tu te plains ».
Ce qui se passe dans la tête
Psychologiquement, le boreout attaque trois piliers : le sens, l’estime de soi et le lien aux autres.
- Perte de sens : impression que les tâches confiées sont inutiles, qu’on pourrait disparaître sans que cela ne change rien pour l’équipe ou l’organisation.
- Atteinte de l’estime de soi : pensées du type « je suis nul·le », « si on ne me donne rien d’important, c’est que je ne vaux pas grand-chose ».
- Retrait relationnel : on se met à éviter les collègues, à parler moins, à s’asseoir plus loin en réunion, à « décrocher » intérieurement.
Certaines personnes décrivent un basculement très net : un jour, elles cessent de proposer, de se battre, de s’enthousiasmer. Elles continuent à venir, mais elles ont déjà quitté leur travail de l’intérieur.
Signaux concrets à surveiller
Quelques indicateurs doivent alerter, surtout s’ils durent depuis plusieurs semaines :
- Vous passez plus de temps à faire semblant d’être occupé·e qu’à travailler vraiment.
- Vous surveillez l’horloge toute la journée, avec la sensation que chaque heure dure une éternité.
- Vous vous sentez plus fatigué·e après une journée très calme qu’après une journée active.
- Vous ressentez un mélange de culpabilité et d’irritation quand quelqu’un vous dit « tu as un boulot tranquille, tu as de la chance ».
- Votre corps commence à parler : sommeil perturbé, maux de tête, tensions musculaires, douleurs diffuses, difficultés de concentration.
Un phénomène massif mais peu assumé
Des chiffres qui bousculent
Les premières grandes enquêtes sur l’ennui au travail montraient déjà que plus de 40% des salarié·es d’un grand pays occidental se déclaraient « souvent » ou « très souvent » ennuyés au travail, avec un risque de départ doublé par rapport aux autres.
Des analyses plus récentes estiment que, selon les études, entre 43% et 53% des travailleurs seraient concernés par un niveau significatif de boreout, tandis que près de la moitié évoquent aussi des symptômes de burn-out.
Autrement dit, dans une équipe de dix personnes, il est statistiquement plausible que quatre ou cinq soient profondément ennuyées par leur travail, même si personne n’en parle à voix haute.
Le cas français : souffrance au travail sous tension
En France, la santé mentale au travail est désormais considérée comme un enjeu national, avec une attention particulière portée à l’épuisement professionnel et aux nouvelles formes de désengagement.
Des études récentes montrent qu’une part importante des salarié·es se considère en souffrance ou soumis à des niveaux de stress élevés, et que l’on voit monter des formes plus silencieuses comme le boreout, le brown-out ou le « blur-out » (quand la frontière entre vie pro et vie perso disparaît).
Ces chiffres ne disent pas tout, mais ils confirment une tendance : ce n’est pas « dans ta tête ». Le problème n’est pas seulement individuel, il est aussi organisationnel et culturel.
Histoires de bureau : à quoi ressemble le boreout au quotidien ?
Le cadre « trop qualifié » mis au placard
Imagine un cadre recruté avec enthousiasme, plein d’idées, qui se retrouve cantonné à mettre à jour des fichiers qu’il pourrait automatiser en quelques heures. Au début, il propose des projets. On lui répond « plus tard ». Puis plus rien.
Au bout d’un an, il passe une partie de ses journées à scroller sur son téléphone, à rallonger artificiellement des tâches simples, à se fabriquer un emploi du temps pour donner l’impression d’être débordé.
Le soir, il rentre épuisé, mais incapable d’expliquer pourquoi. Il se sent inutile, parfois imposteur, alors même que ses compétences sont sous-employées.
La salariée « trop efficace » qui paie sa rapidité
Une autre histoire fréquente : cette salariée qui termine toujours tout en avance. On la félicite pour sa rapidité, mais on ne lui donne pas plus de responsabilités. On la « remercie » en la laissant tranquille.
Résultat : des journées avec des creux énormes, qu’elle tente de combler comme elle peut, pendant que sa culpabilité augmente. Elle n’ose pas en parler par peur qu’on lui reproche de ne pas savoir « se gérer ».
Sur le papier, son poste est envié. Dans la réalité, elle sombre dans un mélange d’ennui, de perte de confiance et d’auto-accusation.
Pourquoi le boreout fait si mal à la santé
Le cerveau n’est pas fait pour l’immobilité mentale
Le cerveau humain est une machine à détecter du sens, à résoudre des problèmes, à créer. Quand il se retrouve longtemps confronté à l’absence de défi, de variété ou de sens, il bascule dans un état de mal-être cognitif : ruminations, pensées négatives, perte de motivation.
L’ennui chronique s’accompagne d’un stress sous-jacent : peur d’être démasqué·e, peur d’être jugé·e, peur de stagner, peur de ne plus jamais retrouver un poste stimulant.
Ce stress, même silencieux, active les mêmes chemins biologiques que d’autres formes de souffrance, avec des effets sur le sommeil, le système immunitaire, la digestion.
La spirale de la honte et du silence
Le boreout est particulièrement ravageur parce qu’il est souvent entouré de honte. Comment dire à son entourage : « Je me sens mal parce que je n’ai pas assez de travail » quand tant d’autres disent manquer de temps ?
Cette honte pousse à se taire, à relativiser, à se dire que « ce n’est pas si grave », et à rester dans un poste qui abîme peu à peu l’estime de soi.
En clinique, on retrouve fréquemment cette phrase : « J’ai mis des années à oser dire que je m’ennuyais au travail ». Pendant ces années, la souffrance s’est installée, parfois jusqu’à la dépression.
Comment savoir si vous êtes en boreout (et pas “juste” démotivé·e) ?
Questions à se poser honnêtement
Quelques questions peuvent aider à y voir plus clair :
- Si quelqu’un reprenait mon poste demain, est-ce qu’il aurait objectivement assez de travail ou des missions stimulantes ?
- Est-ce que je consacre une partie significative de ma journée à « tuer le temps » ou à étirer artificiellement des tâches ?
- Est-ce que je pourrais faire beaucoup plus, mais on ne me le demande pas, ou on ne me fait pas confiance pour le faire ?
- Est-ce que je me surprends à penser que ma vie professionnelle passe à côté de quelque chose d’important ?
- Est-ce que mes symptômes physiques et émotionnels se calment pendant les vacances, mais reviennent dès que je reprends le travail ?
Pourquoi le diagnostic est délicat
À ce jour, le boreout n’apparaît pas comme diagnostic formel dans les grandes classifications internationales. Il est décrit comme une forme de souffrance au travail, voisine du burn-out, mais avec une dynamique spécifique.
Un professionnel de santé mentale va donc plutôt parler de trouble anxieux, trouble dépressif, difficultés d’adaptation, en les reliant à votre contexte de travail. C’est frustrant, mais cela n’enlève rien à la réalité de ce que vous vivez.
Mettre le mot boreout dessus peut, déjà, faire un premier effet thérapeutique : ce n’est pas « toi qui es cassé·e », c’est la rencontre entre toi et une organisation qui ne sait pas utiliser ton énergie psychique.
Que faire quand on se reconnaît dans le boreout ?
Premier réflexe : arrêter de culpabiliser
La première étape consiste à accepter une idée simple : souffrir de ne pas assez travailler n’est pas une faute morale. C’est une réaction humaine face à l’absence de sens et de stimulation.
Reconnaître cela permet de déplacer la question. Au lieu de « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? », on peut explorer « qu’est-ce qui ne va pas dans la manière dont mon travail est organisé, évalué, pensé ? ».
Cet ajustement du regard ouvre la porte à des solutions plus justes, qui ne reposent pas uniquement sur « tenir », « serrer les dents » ou « être plus positif·ve ».
Oser en parler dans des espaces sécurisés
Il est souvent plus facile de commencer par en parler hors de l’entreprise : auprès d’un·e psychologue, d’un·e médecin du travail, d’un·e thérapeute, ou même d’un proche de confiance.
Mettre en mots ce que l’on vit permet d’identifier ce qui relève du contexte professionnel, de son histoire personnelle, de ses attentes, de ses valeurs. Cela aide aussi à préparer une éventuelle discussion avec la hiérarchie, plus concrète et moins chargée émotionnellement.
Dans certaines situations, des adaptations sont possibles : redéfinition de poste, projets transverses, formation, mobilité interne, voire aménagement du temps de travail.
Réinventer la relation au travail… ou préparer un départ
Pour certaines personnes, une transformation à l’intérieur de l’entreprise suffit : changement d’équipe, nouvelles responsabilités, projet transversal plus aligné avec leurs compétences.
Pour d’autres, le boreout révèle un décalage plus profond avec le secteur, la culture de l’entreprise, ou la forme même d’emploi. Dans ces cas-là, il peut devenir le point de départ d’une réorientation, d’une reconversion, d’un retour en formation.
L’important est de ne pas rester seul·e à ruminer. Il existe aujourd’hui des accompagnements spécialisés autour de la souffrance au travail, qui articulent psychologie, bilan de compétences et réflexion sur le sens.
Ce que les entreprises ont à y gagner
Le coût caché du boreout
Pour les organisations, le boreout n’est pas seulement un malaise individuel. C’est un problème de performance, de rétention des talents et de climat social.
Des études montrent que les salarié·es ennuyé·es sont plus susceptibles de quitter l’entreprise, d’être moins engagés et de contribuer à une atmosphère de lassitude contagieuse.
Le paradoxe est cruel : des personnes talentueuses, faiblement sollicitées, se désengagent et finissent par partir, tandis que l’organisation pense encore avoir « un effectif suffisant ».
Des leviers concrets pour prévenir le boreout
Les pistes d’action se situent à plusieurs niveaux :
- Conception des postes : veiller à ce que chaque fonction comporte une part de défi, de progression possible, de marge de manœuvre.
- Dialogue managérial : installer des temps réguliers pour parler non seulement de la charge de travail, mais aussi du sens, de l’ennui, de l’envie de progresser.
- Culture du droit à la parole : sortir du mythe du salarié « toujours débordé », accepter que l’ennui soit un signal légitime, ni caprice ni faiblesse.
- Stratégies RH : proposer davantage de mobilité interne, de projets ponctuels, de formations permettant de ré-allouer les compétences là où elles sont utiles.
Un environnement de travail sain n’est pas seulement celui qui protège du trop-plein. C’est aussi celui qui protège du trop peu, du vide, du sentiment de ne servir à rien.
S’autoriser à vouloir “mieux” que l’ennui
Si tu as cherché des informations sur le syndrome de boreout, il y a peut-être une partie de toi qui se reconnaît déjà dans ces lignes. Qui se dit : « ça ressemble dangereusement à ce que je vis ».
Cette intuition mérite d’être respectée. S’autoriser à la prendre au sérieux, c’est déjà commencer à se protéger. Non, tu n’es pas « trop exigeant·e ». Non, tu n’es pas « fragile » parce que ton corps et ton esprit refusent de passer encore dix ans à regarder l’horloge.
Le travail n’a pas besoin d’être ta passion absolue pour être vivable. Mais ta santé mentale mérite mieux qu’un ennui qui ronge, qui vide et qui isole. Parfois, le premier geste concret, c’est simplement d’en parler une fois. Puis une deuxième. Et un jour, d’oser faire un pas de côté.
