L’apnée obstructive du sommeil interrompt la respiration pendant la nuit, fragmente le sommeil et peut provoquer une somnolence persistante dans la journée. La dépression modifie aussi le sommeil, l’énergie, l’attention et l’envie d’agir. Le chevauchement entre les deux troubles complique le repérage, surtout lorsque la personne ne remarque ni ses pauses respiratoires ni l’altération progressive de son humeur.
Le sommeil brouille les cartes.
Fatigué n’est pas un diagnostic

L’apnée obstructive du sommeil, ou AOS, survient lorsque les voies aériennes supérieures se ferment partiellement ou complètement pendant le sommeil. Les épisodes peuvent s’accompagner de ronflements, de reprises respiratoires bruyantes, de suffocations nocturnes, de maux de tête au réveil et d’un sommeil non réparateur.
La dépression peut entraîner une tristesse persistante, une perte d’intérêt, des troubles de l’appétit, des difficultés de concentration, une irritabilité inhabituelle ou une baisse marquée de l’énergie. Le sommeil peut devenir trop long, trop court ou ponctué de réveils précoces. Une personne souffrant d’AOS peut se croire déprimée parce qu’elle se sent épuisée, tandis qu’une personne dépressive peut attribuer ses nuits difficiles à son humeur.
Une étude publiée en 2024 dans Frontiers in Psychiatry a analysé 3 352 adultes américains présentant des symptômes d’apnée du sommeil, à partir de données de la NHANES recueillies en 2005-2006, 2007-2008, 2015-2016 et 2017-2018. Les chercheurs ont identifié trois profils de symptômes dépressifs : faible pour 83,7 % des participants, modéré pour 14,5 % et élevé pour 1,8 %. La sensation de fatigue ou de manque d’énergie obtenait le score le plus élevé dans les trois profils.
Cette analyse ne permet pas de diagnostiquer une dépression chez toute personne fatiguée. Elle montre plutôt qu’un score global peut masquer des situations différentes. Le sexe, le statut marital, le revenu, l’indice de masse corporelle, le tabagisme, l’état de santé général, la durée du sommeil et la sévérité des symptômes d’apnée étaient associés aux profils observés.
Les indices qui orientent l’évaluation
Deux questions doivent être posées ensemble : que se passe-t-il pendant la nuit, et que se passe-t-il dans la journée?
- La nuit : ronflements réguliers, pauses respiratoires observées, sensation d’étouffement ou de suffocation, réveils répétés.
- Au réveil : sommeil non réparateur, maux de tête, impression de ne pas avoir récupéré.
- Dans la journée : somnolence, fatigue, irritabilité, difficultés d’attention ou baisse de l’envie d’agir.
- Sur le plan émotionnel : tristesse persistante, perte d’intérêt, pessimisme, changements de l’appétit ou idées de mort.
Aucun de ces signes ne suffit à trancher. Les ronflements ne prouvent pas une AOS, pas plus que la fatigue ne prouve une dépression. La durée des symptômes, leur combinaison et leur retentissement orientent l’évaluation médicale.
Quand deux troubles du sommeil forment un troisième problème
L’insomnie et l’AOS peuvent se présenter ensemble. Cette association porte le nom de COMISA, pour comorbid insomnia and sleep apnea. La personne a du mal à s’endormir ou reste éveillée longtemps pendant la nuit, tout en présentant des obstructions respiratoires. Elle ne correspond pas forcément au tableau classique d’une personne qui ronfle fortement et s’endort partout.
Une étude publiée en mai 2024 dans Life a examiné 607 patients souffrant de dépression majeure et adressés à une unité du sommeil. Les chercheurs ont utilisé le score de Framingham pour estimer le risque cardiovasculaire à dix ans. Dans cet échantillon, 40,4 % des participants atteignaient le seuil de risque élevé, fixé à 10 % ou plus.
Après la prise en compte de plusieurs facteurs de confusion, le risque cardiovasculaire élevé était associé à la COMISA. L’insomnie seule et l’AOS seule n’étaient pas associées de façon significative dans le modèle final. Ce résultat ne prouve pas que la combinaison des deux troubles provoque un événement cardiovasculaire. Il signale une situation à rechercher chez les personnes dépressives dont les nuits sont à la fois fragmentées et difficiles.
La population étudiée venait d’une unité spécialisée et ne représentait pas tous les adultes dépressifs. Le chiffre de 40,4 % ne peut donc pas être transposé à chaque personne souffrant de dépression. Il donne un repère clinique, pas une prédiction individuelle.
Le cerveau n’aime pas les nuits hachées

Plusieurs mécanismes peuvent relier l’AOS et la dépression : les réveils répétés, les baisses intermittentes d’oxygène, l’activation du système nerveux autonome et certaines réactions inflammatoires. Ces mécanismes sont étudiés, mais ils ne constituent pas une explication unique de la dépression chez les personnes apnéiques.
Une étude publiée en 2024 dans Nature and Science of Sleep a comparé le microbiote oral de 33 personnes souffrant d’AOS, de 28 personnes présentant une AOS associée à une dépression majeure et de 28 témoins en bonne santé. Les groupes différaient selon huit embranchements, 229 genres et 700 espèces bactériennes. Le taux d’interleukine 6 était plus élevé dans le groupe présentant une AOS et une dépression, avec des corrélations observées entre cette mesure, certaines bactéries et les scores d’anxiété et de dépression.
Ces résultats restent exploratoires. L’étude était de petite taille, les participants n’avaient pas reçu de traitement auparavant et les associations observées ne permettent pas de déterminer si le microbiote, l’inflammation, l’AOS ou la dépression apparaît en premier. Modifier son alimentation ou son hygiène bucco-dentaire ne remplace donc ni un bilan du sommeil ni un suivi psychiatrique.
Les biomarqueurs restent au laboratoire
Une analyse bioinformatique publiée en 2025 dans Frontiers in Genetics a croisé des jeux de données sanguins consacrés à l’AOS et à la dépression majeure. Elle a identifié 77 gènes associés aux deux troubles, puis a retenu CD74 et RPL26L1 comme marqueurs potentiels. Une expérience sur des cellules microgliales exposées à une hypoxie intermittente a aussi montré une augmentation de leur expression.
Un gène repéré par une analyse informatique n’est pas un diagnostic. Les échantillons provenaient de bases de données distinctes, les effectifs étaient limités et la validation sur des cellules ne reproduit pas la complexité d’un patient. Pour l’instant, l’évaluation repose sur l’entretien clinique, l’analyse de l’humeur et l’examen du sommeil, pas sur CD74 ou RPL26L1.
Le bon parcours commence par deux évaluations

La première étape consiste à décrire précisément les nuits. Un médecin peut rechercher les facteurs de risque, les symptômes respiratoires et la somnolence, puis orienter vers une consultation spécialisée. La polysomnographie enregistre notamment la respiration et les paramètres du sommeil pendant la nuit. Elle permet de rechercher une AOS et d’évaluer d’autres troubles du sommeil.
La seconde étape concerne l’humeur. Il faut préciser depuis quand la tristesse, la perte d’intérêt, la fatigue ou les difficultés de concentration sont présentes, ce qui les aggrave et ce qui les soulage. Ces symptômes peuvent accompagner une dépression, une dette de sommeil ou une autre affection. Ils demandent donc une interprétation clinique, pas une conclusion tirée d’un seul signe.
Lorsque l’AOS est confirmée, la pression positive continue, souvent appelée CPAP ou PPC en français, peut maintenir les voies aériennes ouvertes pendant la nuit. Une orthèse orale peut aussi être envisagée dans certaines situations. Le choix dépend du type d’apnée, de sa sévérité, de l’anatomie, des préférences et de la tolérance au traitement.
La PPC n’est pas un antidépresseur. Elle peut réduire les interruptions respiratoires et améliorer la qualité du sommeil, mais elle ne remplace pas une prise en charge de la dépression lorsque celle-ci est présente. Une psychothérapie, un traitement médicamenteux ou une combinaison des deux peut être proposée par un professionnel selon les symptômes et les antécédents.
Attendre que l’un des deux troubles disparaisse avant de s’occuper de l’autre entretient l’angle mort. Une AOS non repérée maintient la fatigue et les réveils. Une dépression non traitée peut rendre l’adhésion aux soins plus difficile et accentuer le retrait, la perte de motivation et les troubles du sommeil.
Traiter les deux troubles clarifie le soin.
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