Il y a des silences qui crient. Des personnes qui sourient un peu trop fort le matin, et qui basculent le soir. Le passage à l’acte n’est pas une décision rationnelle. Ce n’est pas non plus un simple “pétage de plomb” incontrôlé. C’est un effondrement interne que personne autour n’a su — ou pu — lire à temps. Et pourtant, dans la quasi-totalité des cas, il y avait des signes.
Chaque année en France, près de 9 000 personnes meurent par suicide — soit un taux de 13 décès pour 100 000 habitants. Ce chiffre ne mesure pas les milliers qui ont basculé, survécu, et gardé le silence. Il ne mesure pas non plus ceux qui, en une fraction de seconde, ont commis un acte de violence qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Comprendre ce qui se passe dans la tête d’un être humain juste avant de franchir cette ligne — c’est la question à laquelle beaucoup refusent de répondre. Pourtant, cette réponse peut sauver des vies.
📋 Ce que vous allez comprendre dans cet article
- Ce que les psychologues et psychiatres entendent vraiment par “passage à l’acte”
- La différence cruciale avec l’acting out
- Les mécanismes psychiques qui conduisent au basculement
- Les signaux d’alerte reconnus cliniquement — dont le plus trompeur de tous
- Qui est statistiquement le plus exposé, et pourquoi
- Ce que vous pouvez faire concrètement si vous êtes proche d’une personne à risque
Ce que la psychologie entend vraiment par “passage à l’acte”
Dans le langage courant, “passer à l’acte” signifie simplement agir — mettre en œuvre une idée, concrétiser un projet. Mais dans le champ de la psychopathologie et de la psychiatrie clinique, le terme désigne quelque chose de radicalement différent. Le passage à l’acte, c’est le moment précis où un sujet sort brutalement du registre de la parole pour entrer dans celui de l’acte irréversible.
Ce basculement peut prendre plusieurs formes : une tentative de suicide, un acte de violence auto- ou hétéro-agressif, une fugue, un geste autodestructeur. Ce qui les unit, c’est l’impulsivité radicale, la rupture avec le discours, et un sentiment d’urgence absolue qui envahit le sujet. La tension psychique est devenue si insupportable que le seul “soulagement” envisageable semble être l’acte lui-même — non comme choix, mais comme seule issue perçue possible.
Un saut hors du langage
La psychanalyse, notamment à travers les travaux de Jacques Lacan, offre une lecture particulièrement éclairante. Pour Lacan, le passage à l’acte correspond à un moment où le sujet s’échappe du réseau symbolique du langage. Il ne cherche plus à être compris. Il ne négocie plus. Il n’attend plus que ses mots soient entendus. Il agit — parce qu’il ne peut plus parler. Ce n’est pas une stratégie. C’est une capitulation face à une souffrance qui ne trouve plus de représentation verbale.
Freud avait déjà observé ce phénomène : « Le sujet agit ses passions au lieu de les parler. » La mise en acte remplace la mise en mots. C’est la faillite du symbolique, le court-circuit de la pensée. Et c’est précisément cela qui le rend si dangereux : le passage à l’acte n’a besoin d’aucune logique pour se produire. Il surgit là où la pensée s’est épuisée.
L’acting out : son frère jumeau, mais si différent
La confusion entre passage à l’acte et acting out est fréquente, y compris dans le grand public. Pourtant, la distinction est fondamentale. L’acting out est aussi un comportement impulsif, parfois spectaculaire, mais il reste adressé à l’autre. Il a un sens. Il cherche à être déchiffré, interprété. C’est une sorte de message déguisé en acte — un appel formulé par le comportement plutôt que par les mots.
Le passage à l’acte, lui, ne s’adresse à personne. Il n’attend aucune réponse. Il n’a pas de destinataire. C’est un effacement du sujet, une façon de disparaître de la scène relationnelle. Là où l’acting out dit encore « je souffre, regarde », le passage à l’acte dit « je n’existe plus ». Cette nuance, cliniquement essentielle, change complètement la façon dont un thérapeute — ou un proche — doit réagir.
La mécanique du basculement — ce qui se passe vraiment avant
On imagine souvent le passage à l’acte comme quelque chose de brutal et totalement imprévisible. Un coup de tonnerre dans un ciel serein. La réalité clinique est plus complexe — et, paradoxalement, plus espérante. Dans la grande majorité des cas, le passage à l’acte est précédé d’une phase de tension psychique croissante, parfois longue de plusieurs jours, semaines, voire mois.
Cette phase ressemble à une cocotte-minute intérieure. La pression monte. La personne devient progressivement incapable de traiter ses émotions de manière ordinaire. Elle développe des pensées de plus en plus intrusives, une incapacité à se projeter dans l’avenir, un sentiment de piège sans issue. Les mécanismes habituels de régulation émotionnelle — parler, pleurer, se confier, consulter — semblent inaccessibles ou inutiles. Et quand la soupape cède, c’est l’acte.
Les recherches en neurosciences cognitives confirment ce que la clinique observait depuis longtemps : dans ces moments de crise aiguë, le cortex préfrontal — la zone cérébrale responsable du contrôle des impulsions et de la prise de décision — est littéralement débordé par le système limbique, siège des émotions brutes. Le sujet n’est plus dans un état ordinaire de traitement cognitif. Ce n’est pas de la faiblesse morale. C’est de la neurobiologie en crise.
Les signaux qui parlent avant que la personne ne parle plus
Reconnaître un risque de passage à l’acte — qu’il soit suicidaire ou violent — est une compétence que chacun peut développer. Les signes d’alerte ne sont pas réservés aux professionnels de santé. Ils sont là, souvent sous nos yeux, à condition de savoir les voir sans les minimiser.
Il existe deux grandes catégories de signaux : les signes directs — la personne exprime ouvertement son envie de mourir, de “tout arrêter” — et les signes indirects, plus subtils mais tout aussi sérieux.
| Type de signal | Comportements observables | Niveau d’alerte |
|---|---|---|
| Verbal direct | Exprimer vouloir mourir, parler de la mort comme d’une « sortie », phrases comme « vous seriez mieux sans moi » | 🔴 Très élevé |
| Comportemental indirect | Mise en ordre des affaires, don d’objets précieux, rédaction d’un testament ou d’un message d’adieu | 🔴 Très élevé |
| Social | Isolement progressif, retrait des cercles amicaux, désinvestissement scolaire ou professionnel inexpliqué | 🟠 Élevé |
| Émotionnel | Irritabilité inhabituelle, anxiété soudaine, désespoir exprimé, pleurs sans explication apparente | 🟠 Élevé |
| Physiologique | Troubles du sommeil persistants, perte d’appétit, négligence de l’hygiène, consommation accrue d’alcool ou de médicaments | 🟡 Modéré à élevé |
| Cognitif | Pensées figées, incapacité à se projeter dans l’avenir, rigidité mentale, sentiment persistant d’être un fardeau | 🟠 Élevé |
Un point crucial : ces signaux se cumulent. Un seul élément isolé ne suffit pas forcément à déclencher l’alarme. Mais plusieurs de ces comportements qui apparaissent simultanément, ou en progression rapide, doivent systématiquement provoquer une réaction.
Le paradoxe du calme soudain : le signe le plus trompeur
Il existe un signal d’alerte que peu de personnes connaissent — et que les proches bien intentionnés interprètent presque toujours à l’envers. Lorsqu’une personne dépressive ou suicidaire semble soudainement apaisée, détendue, presque joyeuse — sans raison apparente — c’est souvent le signe le plus dangereux de tous.
Ce calme apparent n’est pas une amélioration. C’est, dans de nombreux cas cliniques, le signe que la personne a pris une décision. Elle ne lutte plus contre ses pensées destructrices parce qu’elle a décidé d’y céder. L’acte est déjà programmé dans sa tête. Le soulagement qu’elle ressent vient de cette “résolution intérieure” — pas d’un mieux psychologique réel.
Ce changement de comportement peut aussi être une façon de rassurer consciemment l’entourage pour avoir le champ libre. C’est pourquoi les experts en prévention insistent : ne jamais relâcher la vigilance lors d’une amélioration soudaine et inexpliquée des symptômes. Un proche qui « va mieux » après une longue période noire mérite plus d’attention, pas moins.
Qui est vraiment à risque ?
Le passage à l’acte ne choisit pas ses victimes au hasard. Certains profils sont statistiquement plus exposés — non pour stigmatiser des individus, mais pour mieux cibler la vigilance collective et orienter les ressources disponibles.
Les personnes présentant des troubles psychiatriques non traités ou mal stabilisés — dépression majeure, troubles bipolaires, schizophrénie, troubles de la personnalité borderline — sont significativement plus à risque. Les personnes souffrant de schizophrénie ou de troubles bipolaires sont impliquées dans 3 à 5 % des actes violents recensés, un chiffre qui augmente considérablement en cas de consommation concomitante d’alcool ou de substances psychoactives.
Mais le risque n’est pas que psychiatrique. Les facteurs sociaux jouent un rôle tout aussi déterminant : la précarité économique, l’isolement affectif, les traumatismes infantiles, la perte récente d’un emploi ou d’une relation, les antécédents personnels ou familiaux de suicide. Un seul de ces facteurs peut rester gérable. Leur accumulation crée une configuration à très haut risque.
Les données épidémiologiques françaises pointent aussi une vulnérabilité croissante chez les jeunes femmes. En 2024, le taux d’hospitalisation pour geste auto-infligé chez les filles de 11 à 17 ans atteignait 674 pour 100 000 habitantes — un chiffre largement supérieur à toutes les autres tranches d’âge, en hausse de plus de 6 % par rapport à l’année précédente. Ce n’est pas une tendance marginale. C’est une alerte de santé publique.
Ce qu’on peut faire — et ce qu’on ne devrait jamais faire
Face à quelqu’un qui semble au bord du passage à l’acte, le premier réflexe de beaucoup est de minimiser, de détourner la conversation, de tenter de “positiver”. C’est humainement compréhensible. C’est aussi, cliniquement parlant, l’une des pires réponses possibles.
Parler directement du suicide ne donne pas des idées. C’est l’un des mythes les mieux réfutés en psychiatrie. Au contraire, nommer ce qui se passe — sobrement, sans panique — permet à la personne de se sentir entendue plutôt que jugée. L’écoute active, la présence physique, le refus de minimiser la souffrance sont des actes thérapeutiques en eux-mêmes. Ils ouvrent une brèche dans le mur de l’indicible.
Quelques actions concrètes peuvent faire la différence :
- Poser la question directement : « Est-ce que tu penses à te faire du mal ? » — sans détour, sans honte
- Ne pas laisser la personne seule en cas de risque immédiat
- Sécuriser l’environnement : retirer les médicaments accessibles, éloigner les objets dangereux — modifier le scénario suicidaire réduit considérablement le risque réel de passage à l’acte
- Orienter vers un professionnel : médecin traitant, psychologue, psychiatre, ou directement les urgences si le risque est immédiat
- Appeler le 3114 — le numéro national de prévention du suicide, disponible 24h/24 et 7j/7, gratuit, pour les personnes en crise et pour leurs proches qui ne savent pas quoi faire
Ce qu’il ne faut jamais faire : promettre de garder le secret si une personne vous confie des pensées suicidaires. Cette promesse peut sembler protectrice et respectueuse. Elle est en réalité un piège — elle isole encore davantage la personne et paralyse l’entourage au moment précis où agir peut tout changer.
Quand la parole redevient possible après l’acte
Le passage à l’acte n’est pas une fin en soi, ni la fin de tout. Pour ceux qui survivent à une tentative — ou pour ceux qui ont commis un acte qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes — il existe un après. Et cet après peut devenir un point de départ.
Cliniquement, l’objectif thérapeutique n’est pas d’empêcher l’acte par la force ou le contrôle moral. C’est d’ouvrir à nouveau un espace où la parole redevient possible. Permettre au sujet d’élaborer ce qui était resté indicible. De trouver d’autres réponses à la souffrance que l’acte irréversible. C’est précisément ce que cherche la psychothérapie dans le travail post-crise : non pas effacer ce qui s’est passé, mais rendre habitable ce qui a failli tout engloutir.
Les antécédents de passage à l’acte sont l’un des facteurs de risque les plus solides pour une récidive. Ce n’est pas une fatalité — c’est une indication que le suivi doit être intensifié, que la souffrance n’a pas encore trouvé un espace suffisamment sûr pour s’exprimer autrement qu’en actes. Le travail thérapeutique après un passage à l’acte est peut-être le travail le plus important qui soit — pour la personne, et pour ceux qui l’entourent.
🆘 En cas d’urgence ou de crise
- 3114 — Numéro national de prévention du suicide (24h/24, 7j/7, gratuit, pour la personne en crise et pour ses proches)
- 15 — SAMU, pour une urgence médicale immédiate
- 112 — Pour toute situation de danger immédiat pour soi ou pour autrui
