Plus de 90 % des enseignants croient fermement à l’existence de profils d’apprentissage distincts. Pourtant, quatre méta-analyses indépendantes convergent vers le même constat : l’adaptation de l’enseignement aux styles supposés produit un effet quasi nul, avec une taille d’effet moyenne de 0,04, soit pratiquement aucun impact mesurable sur la réussite des élèves.
L’origine d’une croyance tenace
La théorie des styles d’apprentissage s’est développée dans les années 1970, séduisant rapidement le monde éducatif par sa simplicité apparente. Elle postule que chaque personne possède un mode d’apprentissage privilégié — visuel, auditif ou kinesthésique — et qu’enseigner selon ce profil optimiserait la mémorisation et la compréhension. Cette approche semblait offrir une explication concrète aux différences observées entre apprenants, tout en proposant une personnalisation facilement applicable.
Les chiffres témoignent de son emprise : au Royaume-Uni, 93 % des enseignants y adhèrent ; aux Pays-Bas, cette proportion atteint 96 %. Même aux États-Unis, où la recherche éducative est particulièrement développée, 76 % des professionnels de l’éducation considèrent cette théorie comme valide. Une industrie commerciale s’est construite autour de cette croyance, proposant outils d’évaluation, formations certifiantes et méthodes pédagogiques spécialisées.
Une hypothèse jamais validée
Le problème central réside dans l’hypothèse d’appariement : l’idée que présenter l’information dans le format préféré de l’apprenant améliorerait ses performances. Harold Pashler et son équipe ont publié en 2008 une étude fondatrice qui a examiné rigoureusement cette proposition. Leur verdict est sans appel : aucune preuve convaincante ne soutient cette hypothèse. Pour valider la théorie, il faudrait observer une interaction croisée spécifique : les apprenants visuels réussiraient mieux avec du contenu visuel qu’auditif, tandis que les auditifs montreraient le pattern inverse. Or, les données révèlent systématiquement que la même méthode d’enseignement maximise les performances de tous, indépendamment du style déclaré.
Ce que révèlent les recherches récentes
Une méta-analyse publiée en juillet 2024 a examiné spécifiquement les effets de l’appariement entre modalité d’enseignement et style déclaré. Les résultats confirment l’absence d’avantage significatif : adapter l’instruction au profil supposé ne change pratiquement rien aux résultats d’apprentissage. John Hattie, chercheur renommé pour ses synthèses de milliers d’études éducatives, a récemment co-publié un article rappelant qu’avec plus de 300 millions d’élèves inclus dans ses analyses, le seuil d’efficacité se situe à une taille d’effet de 0,40. La théorie des styles d’apprentissage, avec son effet de 0,04, se situe donc dix fois en dessous de ce qu’on considère comme un progrès minimal.
Barbara Rogowsky et ses collègues ont testé en 2015 si les performances correspondaient aux préférences déclarées des participants. Aucune corrélation n’a émergé : ceux qui se disaient visuels ne réussissaient pas mieux avec du matériel visuel que ceux qui se déclaraient auditifs. Une revue de littérature menée la même année concluait que les preuves empiriques étaient “au mieux faibles, au pire inexistantes”.
Un biais aux conséquences réelles
Une étude de 2023 publiée dans Nature a révélé un effet pervers inattendu : fournir une étiquette de style d’apprentissage influence les perceptions d’intelligence et de potentiel académique. Parents et enseignants jugent systématiquement les apprenants “visuels” comme plus intelligents que les apprenants “kinesthésiques”. Cette hiérarchie implicite affecte les attentes pour les matières fondamentales : mathématiques, langues et sciences sociales sont associées aux visuels, tandis que l’éducation physique, la musique et les arts sont réservés aux kinesthésiques. L’étiquetage créé par cette théorie non fondée génère ainsi des inégalités d’opportunités éducatives.
Les mécanismes de la persistance
La survie de cette théorie malgré les réfutations scientifiques s’explique par plusieurs facteurs psychologiques et institutionnels. Le biais de confirmation joue un rôle central : les enseignants qui croient aux styles d’apprentissage interprètent les réussites de leurs élèves comme des validations de cette approche. Quand un élève réussit après avoir reçu du matériel supposément adapté à son profil, cela renforce la conviction, même si le succès aurait été identique avec une autre méthode.
L’effet placebo contribue également : la croyance qu’une approche est efficace peut produire des améliorations réelles, indépendamment de la validité scientifique de la méthode. Un élève convaincu qu’il apprend mieux par le visuel pourrait simplement mobiliser plus d’attention face à du contenu graphique, créant ainsi une prophétie auto-réalisatrice.
La confusion entre préférences et efficacité constitue un autre obstacle. Des études corrélationnelles montrent effectivement des liens modestes entre préférences déclarées et résultats, avec une corrélation moyenne de 0,24. Toutefois, ces résultats ne testent pas l’hypothèse centrale et négligent souvent des variables déterminantes comme les connaissances préalables et les stratégies d’apprentissage utilisées.
Ce qui fonctionne vraiment
La psychologie cognitive a identifié des principes d’apprentissage dont l’efficacité est solidement établie. La pratique de récupération consiste à solliciter activement sa mémoire plutôt que de relire passivement. Chaque effort de rappel renforce la trace mnésique et facilite les récupérations ultérieures. Cette technique produit des améliorations mesurables et durables de la rétention à long terme.
L’espacement des révisions exploite le fonctionnement naturel de la mémoire. Plutôt que de concentrer l’étude sur une période courte, répartir les sessions d’apprentissage dans le temps permet une consolidation plus robuste. Le cerveau a besoin d’intervalles pour transformer les informations en souvenirs stables. Cette approche respecte ce processus physiologique et optimise l’encodage neuronal.
Variété contre spécialisation
Contrairement à la logique des styles d’apprentissage qui recommande de spécialiser les formats, les recherches montrent que la variété sensorielle bénéficie à tous les apprenants. Présenter un concept à la fois visuellement, auditivement et par la manipulation crée des connexions multiples dans le cerveau. Ces ancrages diversifiés facilitent la récupération ultérieure et la compréhension profonde.
Le Design Universel pour l’Apprentissage propose une approche fondée sur cette multiplicité. Plutôt que de catégoriser les élèves, cette méthode offre systématiquement plusieurs moyens de représentation, d’action et d’engagement. Un même contenu devient accessible par texte, audio, vidéo et expérimentation. Cette flexibilité permet à chacun d’utiliser la modalité la plus pertinente selon le contexte et la nature du contenu, non selon un profil fixe.
Adapter l’enseignement autrement
La différenciation pédagogique efficace se base sur des critères vérifiables plutôt que sur des préférences déclarées. Les connaissances préalables des élèves constituent le meilleur prédicteur de leur réussite future. Évaluer précisément ce qu’un apprenant sait déjà permet d’ajuster le niveau de difficulté et d’éviter soit l’ennui, soit la surcharge cognitive.
Les intérêts personnels et les besoins spécifiques représentent d’autres axes de personnalisation pertinents. Un élève passionné d’astronomie apprendra plus facilement des concepts mathématiques illustrés par des exemples spatiaux. Un apprenant dyslexique bénéficiera d’aménagements spécifiques qui n’ont rien à voir avec un prétendu “style” mais répondent à des besoins neurologiques documentés.
La métacognition, c’est-à-dire la conscience de ses propres processus d’apprentissage, offre un levier puissant. Former les élèves à identifier quelles stratégies fonctionnent pour eux dans différents contextes développe leur autonomie. Cette approche dépasse largement les catégories simplistes visuel-auditif-kinesthésique et encourage la flexibilité cognitive.
Application concrète en classe
Dans l’enseignement des langues étrangères, une approche basée sur les preuves combinera systématiquement lecture, écoute, expression orale et écrite. Tous les élèves seront exposés à ces modalités variées, car chacune active des réseaux neuronaux complémentaires. Des quiz réguliers espacés dans le temps solliciteront la récupération active, renforçant la mémorisation du vocabulaire et des structures grammaticales.
Pour les mathématiques, alterner entre manipulations concrètes, représentations graphiques et symbolisation abstraite aide tous les apprenants à construire une compréhension robuste. Cette progression du concret vers l’abstrait respecte le développement cognitif naturel plutôt qu’un hypothétique profil d’apprentissage.
Les obstacles au changement
Modifier des pratiques profondément ancrées nécessite plus qu’une simple information scientifique. Les programmes de formation initiale des enseignants dans de nombreux pays continuent d’inclure les styles d’apprentissage, perpétuant le mythe auprès de chaque nouvelle génération de professionnels. Réviser ces curricula représente un défi institutionnel considérable mais indispensable.
Les enseignants actuellement en poste ont souvent construit leur pratique autour de cette théorie pendant des années. Leur proposer un changement de paradigme demande un accompagnement attentif, des ressources alternatives concrètes et du temps pour expérimenter. La formation continue doit donc non seulement déconstruire le mythe mais également proposer des outils immédiatement applicables.
Les parents et décideurs éducatifs partagent fréquemment cette croyance, créant parfois des attentes contradictoires avec les approches fondées sur les preuves. Communiquer clairement sur les données scientifiques tout en valorisant ce qui fonctionne réellement permet d’aligner progressivement tous les acteurs du système éducatif.
Perspectives d’avenir
Les neurosciences cognitives ouvrent des pistes prometteuses pour comprendre les mécanismes cérébraux de l’apprentissage. Plutôt que des catégories fixes de “types d’apprenants”, la recherche révèle des processus dynamiques influencés par le contexte, la motivation, l’émotion et l’effort cognitif. Ces découvertes suggèrent des approches pédagogiques bien plus sophistiquées que les taxonomies simplistes.
Les systèmes d’apprentissage adaptatif utilisant l’intelligence artificielle peuvent personnaliser l’enseignement en temps réel selon les performances réelles, les erreurs commises et le rythme de progression. Ces outils s’appuient sur des données comportementales objectives plutôt que sur des questionnaires d’auto-évaluation peu fiables. L’adaptation devient ainsi précise et évolutive, ajustée continuellement aux besoins changeants de l’apprenant.
L’intégration des compétences socio-émotionnelles dans les pratiques pédagogiques représente une autre direction féconde. Reconnaître que l’apprentissage implique des dimensions affectives, relationnelles et motivationnelles permet d’adopter une vision holistique de l’éducation, dépassant largement les simplifications du passé.
