Une remarque sur la bipolarité peut partir d’un malaise et produire de la honte.
La personne visée n’a pas à choisir entre tout expliquer et se taire.
Le choix dépend du lien, de l’intention et de la répétition.
Le malaise n’excuse pas tout.
Une blague n’est pas toujours légère
« Tout le monde est un peu bipolaire », « tu ne fais pas bipolaire », « ma collègue est complètement bipolaire » : ces formules mélangent les changements d’humeur ordinaires et un trouble diagnostiqué. Le trouble bipolaire ne se résume ni à une journée instable ni à une contradiction de caractère.
Réduire un diagnostic à une insulte, une plaisanterie ou une explication rapide transforme une personne en étiquette. L’intention peut être maladroite plutôt que malveillante. L’effet, lui, reste blessant : la personne peut se sentir observée, jugée ou poussée à se justifier.
Une remarque isolée ne suffit pas à expliquer le retrait, l’anxiété ou le renoncement aux soins. Elle peut toutefois rappeler un climat où la personne se sent réduite à son diagnostic. Le langage mérite donc mieux qu’un haussement d’épaules.
Répondre sans ouvrir un procès

La première question n’est pas « quelle est la meilleure réponse? », mais « ai-je envie de répondre maintenant? ». Une personne qui vit avec un trouble bipolaire n’a pas à transformer chaque conversation maladroite en séance de psychoéducation. Elle peut corriger, différer, changer de sujet ou quitter l’échange.
Trois réponses qui tiennent debout
- Nommer la confusion. « Quand tu dis que tout le monde est un peu bipolaire, tu confonds les changements d’humeur avec un trouble diagnostiqué. » La phrase corrige le fait sans attaquer la personne.
- Dire l’effet produit. « Cette expression me met mal à l’aise parce qu’elle utilise un trouble pour dire qu’une personne est instable. » Parler de son expérience évite de prétendre connaître l’intention de l’autre.
- Poser une limite. « Je peux en parler sérieusement, mais pas sous forme de blague. » Ou : « Je ne souhaite pas parler de ma santé aujourd’hui. » La limite n’a pas besoin d’être longue pour être valable.
Ces formulations suivent une progression simple : un fait, un effet, une limite. Elles ne cherchent pas à gagner un débat. Dans une relation de confiance, elles peuvent permettre des excuses et une conversation plus juste.
Si la personne répond « je plaisantais », il est possible de distinguer l’humour de son effet : « Je comprends que tu ne voulais pas me blesser. Je te dis simplement que cette blague me blesse. » La réponse laisse une porte ouverte sans effacer ce qui vient d’être dit.
L’intention compte, la réparation davantage
Une remarque maladroite n’a pas la même portée lorsqu’elle survient une fois, dans l’ignorance, ou lorsqu’elle revient après une explication claire. Dans le premier cas, une correction peut faire évoluer la conversation. Dans le second, le problème n’est plus seulement le manque d’information : c’est le refus de respecter une limite.
Une excuse utile ne ressemble pas à « désolé que tu l’aies mal pris ». Elle reconnaît le comportement et son effet : « Je n’aurais pas dû utiliser ce mot comme une insulte. Je ferai attention. » La personne concernée n’a pas à rassurer immédiatement celui qui s’excuse. Elle peut accepter l’excuse, demander du temps ou maintenir sa limite.
Le récit corrige les clichés, pas à lui seul
Un récit personnel peut déplacer une image caricaturale, mais son effet dépend du public et du temps. Une étude publiée en 2014 dans International Journal of Bipolar Disorders a évalué une pièce solo consacrée à la stigmatisation du trouble bipolaire. La comédienne et autrice, qui vit elle-même avec ce trouble, avait créé cette performance pour agir sur les attitudes stigmatisantes.
L’étude comprenait 80 personnes vivant avec un trouble bipolaire et 84 professionnels de santé. Des entretiens ont ensuite été menés avec 33 participants, dont 14 personnes concernées et 19 professionnels. Les professionnels ont montré une amélioration statistiquement significative de leurs attitudes immédiatement après la représentation, mais cette évolution n’a pas été maintenue dans les mesures ultérieures. Les personnes vivant avec un trouble bipolaire ont peu changé sur les mesures quantitatives. Les entretiens ont toutefois fait ressortir des changements positifs et durables dans les deux groupes.
Une autre étude, publiée le 18 décembre 2013 dans The International Journal of Social Psychiatrya examiné une version filmée de cette intervention auprès de 137 participants : professionnels de santé, étudiants d’une formation liée aux soins, personnes vivant avec un trouble bipolaire, proches et membres du public. Chez les professionnels de santé, plusieurs dimensions des attitudes stigmatisantes se sont améliorées et l’évolution était encore observée un mois plus tard. Les effets étaient plus modestes dans les autres groupes, avec une érosion dans le temps pour certains résultats.
Une revue systématique publiée le 22 octobre 2018 a examiné 12 études sur l’effet des médias d’information et des réseaux sociaux concernant la schizophrénie, la psychose, le trouble bipolaire ou la maladie mentale en général. Les contenus positifs étaient associés à une diminution des attitudes stigmatisantes, tandis que les contenus négatifs étaient associés à leur augmentation. Les interventions destinées à corriger l’effet de reportages négatifs étaient peu nombreuses et inefficaces dans les études retenues. Les interventions auprès des professionnels des médias semblaient réduire leurs attitudes stigmatisantes, mais pouvaient aussi augmenter les contenus positifs et négatifs publiés.
Un récit peut donc ouvrir une conversation et corriger une image caricaturale. Il ne remplace ni l’éducation continue ni le respect des personnes concernées. La réparation ne devrait pas reposer sur leur seule capacité à témoigner.
La famille peut aider sans surveiller

Les proches peuvent hésiter entre deux excès : ne rien dire par peur de mal faire, ou interpréter chaque changement d’humeur comme un signe du trouble. Une question simple est souvent plus ajustée : « Tu veux que je t’écoute, que je t’aide à réfléchir ou que je te laisse un peu d’espace? »
En 2011, une étude a observé 43 patients et 41 aidants qui sollicitaient un traitement familial pour un trouble bipolaire, au moment de leur entrée dans le dispositif. Parmi les patients, 50 % présentaient des symptômes dépressifs significatifs et 51,2 % des symptômes anxieux. Chez les aidants, les proportions étaient de 27,6 % pour les symptômes dépressifs et de 45,5 % pour les symptômes anxieux.
Cet échantillon ne décrit pas toutes les familles concernées par le trouble bipolaire. Il concerne des personnes qui cherchaient un accompagnement familial. L’étude relève des relations complexes entre les symptômes, la stigmatisation, l’alliance thérapeutique et l’adhésion au traitement. Elle ne justifie donc ni la surveillance permanente ni les diagnostics improvisés.
Un proche peut demander ce qui aide concrètement, respecter la confidentialité et éviter d’utiliser le trouble comme argument dans une dispute. Il peut aussi accepter qu’un soutien par les pairs ou un espace thérapeutique convienne mieux à certains sujets qu’une discussion familiale.
Quand la limite doit fermer la conversation
Répondre n’est pas toujours synonyme d’expliquer. Si l’interlocuteur écoute, une phrase factuelle peut faire avancer l’échange. S’il se moque, insiste ou retourne la situation contre la personne concernée, la sortie devient une réponse complète : « Je ne poursuis pas cette conversation. »
Personne n’a à corriger tous les clichés de son entourage. Chacun peut choisir où placer son énergie, avec qui parler de sa santé et quelles paroles refuser.
La pédagogie ouvre la porte, la limite protège.
Sources et références scientifiques
- Using theatre to address mental illness stigma: a knowledge translation study in bipolar disorder – PMC. International journal of bipolar disorders. DOI: 10.1186/2194-7511-2-1 · PMID: 25505692.
- Angermeyer MC, Matschinger H. Public beliefs about schizophrenia and depression: similarities and differences. Soc Psychiatry Psychiatr Epidemiol. 2003;38:526-534. doi: 10.1007/s00127-003-0676-6. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1007/s00127-003-0676-6.
- Aydemir Ö, Akkaya C. Association of social anxiety with stigmatisation and low self-esteem in remitted bipolar patients. Acta Neuropsychiatr. 2011;23:224-228. doi: 10.1111/j.1601-5215.2011.00565.x. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1111/j.1601-5215.2011.00565.x.
- Braun V, Clark V. Using thematic analysis in psychology. Qual Res Psychol. 2006;3:77-101. doi: 10.1191/1478088706qp063oa. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1191/1478088706qp063oa.
- Cerit C, Filizer A, Tural Ü, Tufan AE. Stigma: a core factor on predicting functionality in bipolar disorder. Compr Psychiatry. 2011;53:484-489. doi: 10.1016/ppsych.2011.08.010. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/j.comppsych.2011.08.010.
- Corrigan PW. Research and the elimination of the stigma of mental illness. Br J Psychiatry. 2012;201:7-8. doi: 10.1192/bjp.bp.111.103382. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1192/bjp.bp.111.103382.
- Creswell JW, Clark VLP. Designing and conducting mixed methods research. Thousand Oaks: Sage; 2011. [Google Scholar].
- Crisp AH, Gelder MG, Rix S, Meltzer HI, Rowlands OJ. Stigmatisation of people with mental illnesses. Br J Psychiatry. 2000;177:4-7. doi: 10.1192/bjp.177.1.4. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1192/bjp.177.1.4.
- Day EN, Edgren K, Eshleman A. Measuring stigma toward mental illness: development and application of the Mental Illness Stigma Scale. J Appl Soc Psychol. 2007;37:2191-2219. doi: 10.1111/j.1559-1816.2007.00255.x. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1111/j.1559-1816.2007.00255.x.
- Durand-Zaleski I, Scott J, Rouillon F, Leboyer M. A first national survey of knowledge, attitudes and behaviours towards schizophrenia, bipolar disorders and autism in France. BMC Psychiatry. 2012;12:128-135. doi: 10.1186/1471-244X-12-128. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1186/1471-244X-12-128.
- Eakin JM, Endicott M. Knowledge translation through research-based theatre. Healthc Policy. 2006;2:54-59. [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar].
- Faigin D, Stein C. Comparing the effects of live and video-taped theatrical performance in decreasing stigmatization of people with serious mental illness. JMH. 2008;17:594-606. [Google Scholar].
- Fung KM, Tsang HW, Corrigan PW. Self-stigma of people with schizophrenia as predictor of their adherence to psychosocial treatment. Psychiatr Rehabil J. 2008;32:95-104. doi: 10.2975/32.2.2008.95.104. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.2975/32.2.2008.95.104.
- Hawke LD, Michalak EE, Maxwell V, Parikh SV.. Reducing stigma toward people with bipolar disorder: impact of a filmed theatrical intervention based on a personal narrative.. The International journal of social psychiatry. 2013. DOI: 10.1177/0020764013513443 · PMID: 24351967. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Ross AM, Morgan AJ, Jorm AF, Reavley NJ.. A systematic review of the impact of media reports of severe mental illness on stigma and discrimination, and interventions that aim to mitigate any adverse impact.. Social psychiatry and psychiatric epidemiology. 2018. DOI: 10.1007/s00127-018-1608-9 · PMID: 30349962. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Lee AM, Simeon D, Cohen LJ, Samuel J, Steele A, Galynker II.. Predictors of patient and caregiver distress in an adult sample with bipolar disorder seeking family treatment.. The Journal of nervous and mental disease. 2011. DOI: 10.1097/nmd.0b013e3182043b73 · PMID: 21206242. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Inside Bipolar Podcast: How Do You Handle Insensitive Comments?.
- Handling Insensitive Comments …-Inside Bipolar – Apple Podcasts.
