Une personne ayant perdu l’usage d’un bras peut affirmer qu’elle vient de le bouger. Une autre, devenue aveugle après une lésion cérébrale, peut nier sa cécité ou décrire des objets qui ne sont pas présents. Le déficit est observable; la personne, elle, ne l’intègre pas comme tel.
L’anosognosie désigne cette absence de connaissance d’un trouble ou d’une limitation. Le neurologue Joseph Babinski a forgé le terme en 1914. Les premiers travaux concernaient surtout des déficits neurologiques, notamment moteurs. Les recherches l’emploient aujourd’hui pour décrire des difficultés de conscience liées au mouvement, à la vision, à certaines maladies neurologiques ou à la schizophrénie.
Le phénomène ne correspond pas nécessairement à un refus volontaire d’une réalité pénible. Il peut traduire une difficulté à comparer ses capacités réelles avec l’idée que l’on s’en fait. Cette difficulté peut concerner un symptôme précis, un domaine de fonctionnement ou plusieurs aspects de la maladie.
La dispute ne soigne rien.
L’anosognosie n’est pas un simple déni

En apparence, la scène ressemble à un refus : « Je n’ai rien », « Je n’ai pas besoin de traitement », « Je peux marcher ». Pourtant, le déni implique souvent une perception au moins partielle du problème, suivie d’une minimisation ou d’une mise à distance. Dans l’anosognosie, la difficulté concerne d’abord la représentation du déficit lui-même.
Cette distinction ne se tranche pas à partir d’une seule phrase. Une personne peut reconnaître le nom d’un diagnostic sans relier certains symptômes à cette maladie. Elle peut constater une difficulté dans un geste, mais lui attribuer une autre cause. La conscience du trouble peut donc varier selon le domaine observé.
Les recherches sur la schizophrénie décrivent cette question avec les notions d’exactitude introspective et de biais introspectif. Elles examinent la capacité à juger correctement la réalité des symptômes, l’humeur, les compétences cognitives, les gestes du quotidien et la réussite probable d’une tâche future. Une autoévaluation inexacte ne permet pas, à elle seule, de conclure à un mécanisme unique.
Un même mot pour des situations différentes

Après une lésion cérébrale, le corps peut devenir étranger
La forme motrice concerne des personnes qui ne reconnaissent pas une paralysie ou un autre déficit du mouvement. Certaines peuvent même affirmer avoir réalisé une action avec le membre paralysé, comme applaudir. L’anosognosie motrice a souvent été associée à des lésions de l’hémisphère droit, notamment dans des régions pariétales postérieures, frontales et insulaires.
Une revue systématique publiée dans Frontiers in Neurology en 2025 a recherché les cas d’anosognosie motrice après une lésion de l’hémisphère gauche. Sur 893 études repérées, 25 ont été retenues. La fréquence rapportée allait de 3,6 % à 50 % des patients évalués.
Un tel écart ne donne pas un taux général. Les études n’utilisaient pas les mêmes outils pour mesurer le déficit moteur et la conscience de ce déficit, ni les mêmes critères pour définir l’anosognosie. La revue relève aussi un chevauchement entre les zones lésées dans les atteintes gauches et le réseau déjà associé à l’anosognosie après une lésion droite.
Ces résultats ne donnent pas aux deux hémisphères un rôle identique. Ils remettent toutefois en question l’idée que l’hémisphère droit aurait l’exclusivité de la conscience motrice. Les données restent hétérogènes et nécessitent des études multicentriques.
La vision peut manquer sans être ressentie comme absente
Une revue publiée dans Trends in Cognitive Sciences décrit des cas d’anosognosie pour la cécité complète, une partie du champ visuel, la perception des couleurs et certaines maladies oculaires. Dans le syndrome d’Anton, une personne complètement aveugle peut nier sa cécité et parfois confabuler des objets inexistants. Dans l’hémianopsie, elle peut ne pas signaler la disparition d’une moitié de son champ visuel.
La revue inclut aussi des atteintes liées au glaucome et à la dégénérescence maculaire. Ces exemples montrent que l’absence de conscience ne concerne pas uniquement une lésion cérébrale brutale. Elle peut aussi accompagner une perte visuelle progressive ou une modification précise de la perception.
Le modèle proposé repose sur trois étapes : former une attente concernant une vision normale, comparer cette attente aux informations reçues, puis juger l’écart entre les deux. Un défaut à l’une de ces étapes peut empêcher la personne de reconnaître le trouble. Le cerveau reçoit alors des informations visuelles insuffisantes, mais l’autoévaluation ne les interprète pas correctement.
Dans la schizophrénie, la conscience de la maladie n’est qu’un volet
Dans la schizophrénie, les cliniciens parlent souvent de manque d’insight ou de conscience de la maladie. Une revue publiée dans CNS Spectrums et intégrée à une collection de 2025 décrit une difficulté plus large que la reconnaissance du diagnostic. Elle peut toucher l’évaluation des symptômes, de l’humeur, des capacités cognitives, des gestes quotidiens et de la réussite attendue d’une tâche.
La revue relie les erreurs d’autoévaluation à plusieurs conséquences cliniques et fonctionnelles : des difficultés d’adhésion aux traitementsune intensité symptomatique plus élevée, une limitation accrue dans la vie quotidienne, une moindre réponse à certains entraînements cognitifs et un besoin plus important d’accompagnement pour rester dans la communauté.
Ces liens ne transforment pas chaque personne en profil identique. Ils ne justifient pas non plus de qualifier quelqu’un de « difficile ». Une conviction qui paraît contredite par les faits peut rester cohérente pour la personne qui l’éprouve.
Pourquoi les arguments rationnels échouent parfois

Le problème ne tient pas toujours au manque d’informations. Une personne peut recevoir un retour extérieur précis sans lui accorder le même poids qu’à son propre jugement. Dans la schizophrénie, les travaux sur l’autoévaluation étudient notamment les erreurs de jugement, les biais de réponse et la difficulté à anticiper correctement la réussite d’une tâche.
Dans les atteintes neurologiques, le mécanisme peut encore différer. Le mouvement, la vision, l’attention, le langage, la mémoire et la capacité à juger ses propres performances n’interviennent pas de la même façon selon la lésion. Une phrase comme « je peux marcher » ne suffit donc pas à identifier ce qui empêche la personne de reconnaître sa difficulté.
Une conversation utile part d’un fait précis plutôt que d’un verdict. « Tu dis que ta main fonctionne, pourtant tu n’arrives pas à saisir cette tasse. Qu’est-ce qui te gêne le plus? » Cette formulation ouvre une observation sans obliger la personne à accepter immédiatement une étiquette médicale.
Le proche paie aussi le prix de l’incompréhension

Pour rappel, l’anosognosie modifie les échanges autour des soins et des décisions quotidiennes. Le proche peut se retrouver à surveiller un traitement, à prévenir un risque ou à défendre l’intérêt d’une aide que la personne ne juge pas nécessaire. La relation risque alors de se réduire à un contrôle permanent.
Une étude observationnelle publiée le 1er juillet 2025 dans Geriatric Nursing a examiné 30 personnes présentant un trouble cognitif léger et leurs aidants. Le score d’anosognosie des patients était associé à la dimension objective de la charge des aidants. Le stress des patients et leurs stratégies d’évitement étaient aussi associés à cette charge.
Chez les aidants, les stratégies orientées vers la résolution de problèmes étaient associées à une charge psychologique, sociale et émotionnelle plus faible. Ces résultats ne prouvent pas qu’une stratégie réduit la charge : ils décrivent des associations dans un échantillon précis. Ils ne peuvent pas être transposés automatiquement à la schizophrénie ou à une lésion motrice.
Ils donnent néanmoins un repère pratique : l’aidant doit aussi être soutenu. Une personne épuisée ne peut pas tenir seule le rôle de soignant, de surveillant et de contradicteur.
Que faire face à une personne qui ne reconnaît pas son trouble?

Ne cherchez pas à poser vous-même un diagnostic d’anosognosie. Notez les situations observables et transmettez-les au médecin, au neurologue, au psychiatre ou au neuropsychologue. Pour préparer le rendez-vous, relevez la date, le domaine concerné, la réponse donnée par la personne et la conséquence concrète.
- Décrire sans étiqueter. « Mardi, elle a affirmé voir la porte, puis elle a heurté la table » apporte davantage d’informations que « elle nie tout ».
- Distinguer les domaines. La difficulté peut concerner le mouvement, la vision, les symptômes psychiques, les capacités quotidiennes ou la nécessité d’un traitement. Ne les regroupez pas trop vite.
- Éviter le duel de versions. Répéter « tu es malade » ne permet pas de savoir pourquoi la personne rejette cette idée. Reformulez ce qu’elle ressent sans confirmer une perception inexacte.
- Partir d’un objectif concret. Demandez ce qu’elle voudrait réussir ou rendre plus facile. Cet objectif peut ouvrir la discussion sur une consultation ou une aide adaptée.
- Ne pas rester seul face au danger. Si la personne ne peut plus assurer sa sécurité ou celle de son entourage, contactez rapidement l’équipe médicale ou les services d’urgence.
Observer les faits ouvre parfois la porte aux soins.
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- Podcast: Anosognosia in Schizophrenia: Understanding ‘Lack of Insight'.
