Chez une personne vivant avec un trouble bipolaireune prise alimentaire peut survenir quand une dépression, une agitation ou une pensée envahissante devient difficile à supporter. Le soulagement peut sembler rapide et concret.
La nourriture peut alors être vécue comme un moyen de calmer une émotion, d’occuper l’esprit ou de détourner l’attention d’un malaise. Cette fonction ne suffit pas à parler d’automédication au sens médical.
Les épisodes d’humeur, les traitements, les habitudes alimentaires, l’activité physique et le contexte social peuvent se mêler. La cause ne se lit donc pas au premier regard.
Le soulagement ne prouve rien.
Quand le mot automédication dépasse les preuves
Le terme « automédication » désigne ici une hypothèse : une personne utiliserait une substance ou un comportement pour atténuer un symptôme psychique. Dans le trouble bipolairecette hypothèse a notamment été étudiée avec les substances psychoactives. Elle ne permet pas, à elle seule, d’expliquer une conduite alimentaire.
Un essai clinique publié en avril 2004 dans Journal of Affective Disorders a suivi 45 personnes présentant un trouble bipolaire et une dépendance à une substance. Les participants ont été évalués pendant six mois. À l’inclusion, 77,8 % disaient avoir commencé à consommer en raison d’un symptôme dépressif et 57,8 % en raison de pensées accélérées. Au total, 66,7 % déclaraient que la consommation améliorait au moins un symptôme bipolaire.
Ces chiffres rapportent une perception des participants. Ils ne prouvent ni que la substance traite le trouble ni que la même logique s’applique à l’alimentation. L’étude comportait un petit échantillon et ses résultats reposaient en partie sur des déclarations concernant les effets ressentis sur l’humeur.
Parmi les personnes qui percevaient une amélioration de leurs symptômes grâce à la substance, celles qui recevaient une thérapie de groupe intégrée, centrée sur le trouble bipolaire et la dépendance, ont déclaré moins de jours de consommation pendant les six mois de suivi que celles qui ne recevaient pas cette thérapie. Ce résultat ne démontre pas que l’approche fonctionnerait de la même manière pour les conduites alimentaires. Il montre toutefois l’intérêt d’aborder simultanément les symptômes bipolaires et une dépendance lorsqu’ils coexistent.
Trois mécanismes peuvent se cacher derrière le même repas

Une émotion pénible
Une envie de manger peut apparaître après une journée marquée par la tristesse, la honte, l’ennui ou la fatigue. La personne cherche alors moins à répondre à une faim physique qu’à modifier rapidement son état intérieur. Le comportement peut se répéter parce qu’il procure un apaisement immédiat.
Cette interprétation doit rester prudente. Une envie alimentaire après une émotion ne constitue, à elle seule, ni un signe de trouble bipolaire ni un signe de trouble alimentaire. Elle devient une piste lorsque le même enchaînement revient : malaise, recherche d’un aliment précis, soulagement bref, puis culpabilité ou inconfort.
Une phase d’activation et des décisions rapides
Le trouble bipolaire ne se résume pas à la dépression. Pendant une phase d’activation, le sommeil, les horaires, les dépenses et les repas peuvent perdre leur régularité. Une prise alimentaire peut alors s’inscrire dans une série de décisions rapides, sans que la personne évalue clairement leurs conséquences.
La rapidité ne suffit pas à distinguer une impulsivité habituelle d’un changement lié à l’humeur. Il faut comparer le comportement avec le fonctionnement habituel : besoin de sommeil, niveau d’énergie, irritabilité, projets simultanés et capacité à ralentir. Une décision isolée ne permet pas de conclure à une phase maniaque ou hypomaniaque.
Un effet indésirable ou une inquiétude liée au traitement
La prise de poids ne vient pas toujours d’une conduite de compensation. Une revue publiée en 2008 dans CNS Drugs décrit plusieurs facteurs associés au poids et au syndrome métabolique dans le trouble bipolaire : inactivité physique, comportements alimentaires, facteurs biologiques, statut socio-économique et traitements pharmacologiques. Certains traitements peuvent favoriser une prise de poids ou modifier le métabolisme des lipides et du glucose chez certaines personnes.
Une prise de poids, ou la peur d’en prendre, peut aussi modifier le rapport au traitement. Une analyse transversale regroupant trois études sur le trouble bipolaire a comparé l’expérience subjective de la maladie et des médicaments chez les hommes et les femmes. Les niveaux de stigmatisation et la valeur accordée à la réduction de l’irritabilité ou de l’impulsivité étaient comparables. Des différences concernaient la crainte d’une prise de poids, la valeur accordée au soutien social et les conduites d’automédication.
Cette association ne permet pas de déterminer ce qui provoque quoi. Elle indique que le poids, l’appétit et les effets indésirables doivent entrer dans la discussion médicale, au même titre que le sommeil, l’humeur et les rechutes.
Avant de nommer le problème, remonter la séquence

Pour comprendre ce que la nourriture vient faire dans une journée, il faut observer le moment qui précède l’envie. Un relevé simple pendant quelques semaines apporte souvent des informations plus précises qu’un jugement global sur la volonté.
- Noter l’état de l’humeur : tristesse, irritabilité, énergie inhabituelle, pensées rapides, anxiété et qualité du sommeil.
- Repérer le déclencheur : conflit, solitude, fatigue, ennui, prise d’un médicament, retour à domicile ou période sans activité.
- Décrire le comportement : heure, lieu, vitesse, sensation de contrôle et type de soulagement recherché. Les quantités ne sont pas le seul indicateur utile.
- Observer l’après : apaisement durable ou bref, honte, inconfort physique, sommeil perturbé et envie de recommencer.
Ce relevé ne sert pas à se surveiller comme un mauvais élève. Il permet de poser une question plus précise : la personne cherche-t-elle à calmer une émotion, à compenser une privation, à répondre à une faim physique, à gérer un effet secondaire ou à suivre un changement d’humeur? Plusieurs réponses peuvent être vraies le même jour.
En juin 2006, Wildes, Marcus et Fagiolini ont publié dans The Journal of Clinical Psychiatry une revue de 92 études consacrée au poids dans le trouble bipolaire. Leur modèle relie des facteurs biologiques, psychologiques, sociodémographiques et comportementaux. Il inclut notamment les comportements alimentaires, l’inactivité physique, la pharmacothérapie, l’âge, le genre et le statut socio-économique.
Une chronologie distingue humeur, traitement et habitudes
Le premier objectif n’est pas de supprimer toute envie de manger. Il consiste à éviter que l’alimentation devienne le seul moyen disponible pour traverser une variation d’humeur.
Un suivi utile rassemble plusieurs informations : dates des changements de traitement, durée du sommeil, évolution de l’appétit, variations de poids, activité physique, épisodes de perte de contrôle et consommation d’alcool ou d’autres substances. Cette chronologie aide à comparer une modification liée à l’humeur, un effet indésirable et un comportement installé depuis longtemps.
Lorsqu’une dépendance à une substance coexiste avec un trouble bipolaire, une prise en charge intégrée peut être discutée. L’essai de Weiss et ses collègues, publié en avril 2004, ne portait pas sur l’hyperphagie. Il a néanmoins observé, chez un sous-groupe de participants, une association entre thérapie intégrée et nombre de jours de consommation déclaré pendant le suivi. Ce résultat ne doit pas être transposé directement à l’alimentation.
Le travail psychologique peut aussi explorer la fonction recherchée : repos, lien social, activité, apaisement corporel ou sentiment de maîtrise. Une réponse limitée à la restriction alimentaire risque de laisser de côté le déclencheur identifié dans la séquence.
Ce que les études ne permettent pas d’affirmer

Les études citées ne permettent pas de dire que toute suralimentation chez une personne bipolaire constitue une automédication. La recherche de 2004 porte sur les substances et non sur la nourriture. La revue de 2006 propose un modèle multifactoriel, pas une cause unique. La revue de 2008 décrit des liens entre trouble bipolaire, poids et risques métaboliques, sans attribuer chaque prise de poids à un seul mécanisme.
L’analyse sur les différences entre hommes et femmes est transversale. Elle décrit des expériences à un moment donné et ne prouve pas qu’un facteur provoque une mauvaise observance ou une conduite alimentaire. Ses résultats ne se généralisent donc pas automatiquement à toutes les personnes vivant avec un trouble bipolaire.
Le mot « automédication » peut aider à comprendre la fonction d’un comportement, à condition de ne pas devenir une nouvelle étiquette. Manger pour se calmer n’est ni une faute morale ni une preuve de faiblesse. C’est un comportement à replacer dans une histoire d’humeur, de traitement, de corps et de relations.
Comprendre la fonction, sans culpabiliser.
Sources et références scientifiques
- Weiss RD, Kolodziej M, Griffin ML, Najavits LM, Jacobson LM, Greenfield SF.. Substance use and perceived symptom improvement among patients with bipolar disorder and substance dependence.. Journal of affective disorders. 2004. DOI: 10.1016/s0165-0327(02)00454-8 · PMID: 15023508. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Gender Differences in Subjective Experience and Treatment of Bipolar Disorder – PMC. The Journal of nervous and mental disease. DOI: 10.1097/nmd.0b013e3181da8ef7 · PMID: 20458200.
- Baldassano C. Illness course, comorbidity, gender and suicidality in patients with bipolar disorder. J Clin Psychiatry. 2006;67:8-11. [PubMed] [Google Scholar].
- Bauer MS, McBride L. The Life Goals Program: Structured Group Psychotherapy for Bipolar Disorder. New York, NY: Springer Publishing Company; 2003. [Google Scholar].
- Cochran SD, Gitlin MJ. Attitudinal correlates of lithium compliance in bipolar affected disorders. J Nerv Ment Dis. 1988;176:457-464. doi: 10.1097/00005053-198808000-00001. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1097/00005053-198808000-00001.
- Connelly CD, Davenport YB, Nurnberger JI. Adherence to treatment regimen in a lithium carbonate clinic. Arch Gen Psychiatry. 1982;39:585-588. doi: 10.1001/archpsyc.1982.04290050057011. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1001/archpsyc.1982.04290050057011.
- Craighead WE, Microwatts DJ. Psychosocial interventions for bipolar disorder. J Clin Psychiatry. 2000;61:58-64. [PubMed] [Google Scholar].
- Dixon L, Haas G, Weiden PJ, Sweeney J, Frances AJ. Drug abuse in schizophrenia patients: Clinical correlates and reasons for use. Am J Psychiatry. 1991;148:224-230. doi: 10.1176/ajp.148.2.224. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1176/ajp.148.2.224.
- Franzoi SL, Koehler V. Age and gender differences in body attitudes: A comparison of young and elderly adults. Int J Aging Hum Dev. 1998;47:1-10. doi: 10.2190/FVG1-GE5A-8G5Y-DXCT. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.2190/FVG1-GE5A-8G5Y-DXCT.
- Good BJ. Medicine, Rationality and Experience: An Anthropological Perspective. Cambridge: Cambridge University Press; 1994. [Google Scholar].
- Greenhouse WJ, Meyer B, Johnson SL. Coping and medication adherence in bipolar disorder. J Affect Disord. 2000;59:237-241. doi: 10.1016/s0165-0327(99)00152-4. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/s0165-0327(99)00152-4.
- Hammen C. Life events and depression: The plot thickens. Am J Community Psychol. 1992;21:179-193. doi: 10.1007/BF00940835. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1007/BF00940835.
- Jenkins JH. Subjective experience of persistent psychiatric disorder: Schizophrenia and depression among U.S. Latinos and Euro-Americans. Br J Psychiatry. 1997;170:20-25. doi: 10.1192/bjp.171.1.20. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1192/bjp.171.1.20.
- Leskelä U, Melartin T, Rytsälä H, Sokero P, Lestelä-Mielonen P, Isometsä E. The influence of major depressive disorder on objective and subjective social support: A prospective study. J Nerv Ment Dis. 2008;196:876-883. doi: 10.1097/NMD.0b013e31818ec6cf. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1097/NMD.0b013e31818ec6cf.
- Fagiolini A, Chengappa KN, Soreca I, Chang J.. Bipolar disorder and the metabolic syndrome: causal factors, psychiatric outcomes and economic burden.. CNS drugs. 2008. DOI: 10.2165/00023210-200822080-00004 · PMID: 18601304. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Wildes JE, Marcus MD, Fagiolini A.. Obesity in patients with bipolar disorder: a biopsychosocial-behavioral model.. The Journal of clinical psychiatry. 2006. DOI: 10.4088/jcp.v67n0607 · PMID: 16848650. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Podcast: Is Overeating an Example of Self-Medication?.
- Is Overeating an Example of Self-Medication? – Inside Bipolar – Podcast – Podtail.
- Is Overeating an Example of Self-Medication? – Inside Bipolar – Podcast on iVoox.
- Is Overeating an Example of Se… – Inside Bipolar – Apple Podcast.
