La souris plane au-dessus du bouton « Envoyer ». Le CV est prêt, la lettre de motivation finalisée. Pourtant, le clic ne vient pas. Cette paralysie touche plus de personnes qu’on ne l’imagine : selon des données récentes, deux tiers des allocataires du RSA reconnaissent être freinés dans leur recherche d’emploi, et au-delà des obstacles matériels, ce sont souvent des barrières psychologiques qui empêchent le passage à l’action. Plus troublant encore, une étude révèle que 62% des professionnels à travers le monde ont déjà ressenti le syndrome de l’imposteur, ce doute paralysant qui fait croire que l’on n’est pas à la hauteur.
Les racines du blocage
Le psychologue Alfred Bandura a identifié ce qu’il nomme le sentiment d’efficacité personnel, une perception subjective de nos capacités qui ne reflète pas nécessairement nos compétences réelles. Cette croyance influence directement nos comportements, notre motivation et nos émotions face aux défis professionnels. Lorsqu’elle est faible, elle crée une distorsion cognitive : on possède les qualifications requises, mais on se convainc du contraire.
Les personnes surqualifiées sont particulièrement vulnérables à ce phénomène paradoxal. Elles accumulent les diplômes et les expériences, tout en développant un syndrome de l’imposteur qui les pousse à minimiser leurs réussites et à attribuer leurs succès à la chance plutôt qu’à leurs compétences. Six symptômes caractérisent ce syndrome : le manque de confiance en soi, la sous-estimation de ses compétences, un besoin excessif de reconnaissance, une tendance à se comparer aux autres, l’attribution du succès à des facteurs externes et une peur viscérale de l’échec.
Un cercle vicieux émotionnel
Le blocage s’auto-entretient. Chaque candidature non envoyée renforce la conviction d’être inadéquat, créant un cercle vicieux psychologique. Plus de 40% des demandeurs d’emploi déclarent ressentir un sentiment de rejet lié à leurs candidatures non retenues, mais certains ne parviennent même pas à franchir l’étape de l’envoi. La simple anticipation du refus suffit à déclencher une réaction d’évitement.
Cette dynamique s’accompagne souvent de pensées automatiques négatives qui surgissent au moment décisif : « Mon profil n’est pas assez solide », « D’autres candidats seront meilleurs », « Je ne mérite pas ce poste ». Ces croyances limitantes fonctionnent comme des prophéties auto-réalisatrices, sabotant les efforts avant même qu’ils ne produisent leurs effets.
Les multiples visages de l’auto-sabotage
Les recherches en psychologie du travail ont identifié plusieurs profils d’auto-sabotage en recherche d’emploi. Le premier adopte une posture de victime, s’avouant vaincu avant même d’avoir tenté sa chance et cherchant inconsciemment à susciter la pitié. Le deuxième manifeste un manque de clarté identitaire, se décrivant comme polyvalent à l’excès, refusant de se positionner par peur de déplaire.
Un troisième profil se caractérise par l’arrogance défensive, une supériorité apparente qui masque en réalité une fragilité profonde. Le quatrième adopte une posture d’angoisse existentielle, se déresponsabilisant systématiquement et accumulant les excuses pour ne pas agir. Ces comportements, bien que différents en surface, partagent une fonction commune : protéger l’ego d’un potentiel échec en évitant l’épreuve du réel.
Le poids des difficultés de santé mentale
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 28% des demandeurs d’emploi déclarent des difficultés liées à la santé, une proportion qui a augmenté de 5% en deux ans seulement. Le chômage lui-même peut affecter la santé mentale, créant un double piège : la détresse psychologique rend la recherche d’emploi plus difficile, et l’absence d’emploi aggrave cette détresse.
L’isolement social, le sentiment de dévalorisation et la perte de repères temporels associés au chômage peuvent déclencher ou intensifier des troubles anxieux. Pourtant, contrairement aux risques psychosociaux en entreprise qui font l’objet d’une attention croissante, les difficultés psychologiques des chercheurs d’emploi restent un angle mort des politiques publiques.
Reconstruire le sentiment de contrôle
La théorie de Bandura identifie quatre leviers pour renforcer le sentiment d’efficacité personnel. Le premier repose sur les expériences passées de réussite. Revisiter ses succès antérieurs, même modestes, permet de reconnecter avec sa capacité d’action. Avoir décroché un emploi une fois prouve que l’on peut y arriver à nouveau.
Le deuxième levier consiste à observer des modèles inspirants qui ont réussi malgré des parcours similaires. Le troisième s’appuie sur les rétroactions positives reçues de l’entourage, des anciens employeurs ou de professionnels du secteur. Le quatrième implique de prendre conscience de ses états physiques et émotionnels pour mieux les interpréter et les réguler.
Les actions concrètes, même minimes, génèrent un regain de contrôle. Mettre à jour son CV, contacter un ancien collègue, se renseigner sur une formation : chaque petit pas renforce la confiance. Le philosophe Charles Pépin souligne que l’action, malgré le risque d’échec qu’elle comporte, procure le plaisir de constater des résultats et nourrit la confiance qui en découle.
La visualisation comme préparation mentale
Les techniques de visualisation positive s’avèrent particulièrement efficaces dans le contexte de la recherche d’emploi. En créant des images mentales détaillées de situations réussies, on conditionne son esprit à croire en ses capacités. Cette pratique agit sur trois leviers : elle réduit le stress et l’anxiété, augmente la confiance en soi et améliore la préparation mentale aux entretiens.
La visualisation ne consiste pas à rêver passivement. Il s’agit de s’imaginer précisément dans l’environnement de l’entretien, de visualiser les personnes présentes, d’anticiper les questions posées et de se voir répondre avec clarté et assurance. Plus les détails sont précis, plus l’exercice renforce le sentiment de maîtrise.
Cette technique développe aussi la résilience face aux refus. En se visualisant rebondir après un échec et continuer à chercher des opportunités, on conditionne son esprit à percevoir les obstacles comme des étapes temporaires plutôt que comme des verdicts définitifs sur sa valeur personnelle.
Transformer le refus en information
Percevoir le rejet comme une étape normale du parcours professionnel plutôt que comme un jugement personnel constitue un changement de perspective fondamental. Les refus ne disent rien de la valeur intrinsèque d’une personne. Ils peuvent résulter d’une inadéquation entre le profil et le poste, d’un manque de fit culturel avec l’équipe, ou simplement d’une concurrence intense.
Solliciter un retour constructif auprès des recruteurs permet de transformer une déception en opportunité d’amélioration. Comprendre les raisons précises d’un refus aide à ajuster ses candidatures futures, à corriger certaines lacunes ou à mieux cibler ses recherches. Cette démarche proactive rompt avec la posture passive de victime.
Mobiliser son réseau de soutien
L’isolement amplifie les blocages. Exposer sa situation à des proches bienveillants permet de bénéficier d’encouragements et de perspectives extérieures. Les anciens employeurs, en particulier, représentent une ressource sous-exploitée : ils connaissent les compétences réelles de la personne et peuvent fournir des recommandations crédibles ou ouvrir des portes dans leur réseau.
Un accompagnement professionnel par un coach spécialisé ou un thérapeute peut s’avérer nécessaire lorsque le blocage persiste malgré les efforts personnels. Faire un bilan de compétences avec une personne neutre aide à distinguer les faits objectifs des interprétations négatives du critique intérieur. Cette clarification réduit l’écart entre la perception de soi et la réalité de ses capacités professionnelles.
Petites victoires et effet cumulatif
Se fixer des objectifs modestes et atteignables crée une dynamique de réussite. Envoyer une seule candidature par jour pendant une semaine représente un défi raisonnable qui, une fois relevé, génère un sentiment d’accomplissement. Ces petites victoires s’accumulent et reconstruisent progressivement la confiance.
Célébrer chaque pas, aussi minime soit-il, renforce la motivation. S’accorder une récompense après avoir envoyé trois CV, se féliciter intérieurement après avoir contacté un ancien collègue : ces rituels d’auto-reconnaissance cultivent une relation bienveillante avec soi-même. L’auto-critique destructrice laisse place à un dialogue intérieur encourageant.
Les routines matinales positives préparent mentalement à l’action. Commencer la journée par une activité plaisante, qu’il s’agisse de quelques minutes de méditation, d’écouter sa musique préférée ou de savourer un café tranquillement, crée un état d’esprit propice à l’engagement plutôt qu’à l’évitement.
Recadrer les pensées limitantes
Les pensées négatives automatiques ne disparaissent pas d’elles-mêmes. Il faut apprendre à les identifier et à les remplacer activement par des affirmations réalistes. Lorsque surgit l’idée « Je ne suis pas capable », on peut lui opposer une formulation plus juste : « J’ai déjà réussi dans des contextes similaires, je peux y arriver à nouveau ».
Cette restructuration cognitive ne consiste pas à se mentir avec un optimisme naïf, mais à rétablir un équilibre en rappelant des faits objectifs. Dresser la liste écrite de ses compétences, de ses réalisations passées et de ses points forts fournit un ancrage factuel auquel se référer lorsque le doute s’installe.
Dédramatiser l’enjeu aide également. Le pire scénario possible lors d’une candidature reste une réponse négative, ce qui ne remet jamais en cause la valeur d’une personne. Rien n’est aussi catastrophique que ce que l’esprit anticipe dans ses moments d’angoisse. Cette relativisation libère l’énergie nécessaire pour passer à l’action.
