Il y a ces patients qui enchaînent les hospitalisations, les examens, les cicatrices. Leur dossier médical ressemble à un roman médical sans fin, mais quelque chose cloche : les symptômes ne collent pas, les résultats ne suivent pas, les médecins doutent. Le syndrome de Münchhausen, ou trouble factice imposé à soi-même, se cache souvent précisément là, dans ces zones grises où la souffrance est bien réelle, mais la maladie est fabriquée ou exagérée.
On imaginerait un simple mensonge. C’est bien plus complexe. Il s’agit d’un trouble psychique où une personne se met délibérément dans la peau d’un malade, parfois au prix de blessures graves, d’opérations inutiles, voire de risques vitaux. Les symptômes sont mis en scène, mais le besoin, lui, est profondément humain : être vu, pris au sérieux, soigné, parfois réparé de blessures affectives anciennes.
En bref : ce qu’il faut savoir sur le syndrome de Münchhausen
- Le syndrome de Münchhausen fait partie des troubles factices : la personne fabrique, exagère ou provoque des symptômes physiques ou psychologiques sans bénéfice externe évident (argent, arrêt de travail, etc.).
- Les symptômes sont souvent spectaculaires, changeants, difficiles à expliquer médicalement, avec un goût pour les examens et les interventions lourdes.
- Le trouble est considéré comme rare à l’échelle d’un pays (quelques cas par million d’habitants), mais largement sous-diagnostiqué.
- La souffrance psychique en arrière-plan est profonde : traumatismes, carences affectives, autres troubles psychiatriques sont fréquents.
- La prise en charge repose essentiellement sur la psychothérapie, une alliance prudente et une coordination étroite entre soignants.
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Comprendre le syndrome : un trouble factice, pas une simple comédie
Un trouble factice imposé à soi-même
Dans le langage des classifications internationales, le syndrome de Münchhausen appartient à la catégorie des troubles factices imposés à soi-même : la personne falsifie des signes ou symptômes, ou provoque des blessures, tout en se présentant comme réellement malade. L’élément clé : il n’y a pas d’avantage externe évident (comme une indemnisation, une dispense judiciaire ou un gain financier important), ce qui le distingue de la simulation classique.
Concrètement, cela peut passer par des comportements extrêmes : s’injecter des substances contaminées pour provoquer une infection, manipuler des analyses, se blesser volontairement, avaler des produits irritants, ou encore raconter des symptômes très précis, difficilement vérifiables. Les hospitalisations se succèdent, parfois dans différents hôpitaux pour éviter d’être repéré, créant une forme de vie organisée autour du statut de patient.
Une forme « extrême » du trouble factice
Dans la littérature, le syndrome de Münchhausen désigne souvent la forme la plus sévère de ce trouble : mensonges répétés, parcours médical chaotique, complications graves, recours à de multiples spécialistes. Les patients peuvent présenter un profil particulier : nombreux antécédents, histoire médicale impressionnante, mais incohérente, avec un passé de consultations dans différents services ou régions.
Une étude de population en Norvège a retrouvé un taux d’environ 5 patients par million d’habitants par an avec un diagnostic de trouble factice, mais les cas correspondant à un tableau « Münchhausen » restent une minorité, probablement largement sous-estimée. En Allemagne et en Norvège, d’autres travaux retrouvent des incidences comparables, avec un âge moyen autour de la quarantaine et une répartition hommes/femmes globalement équilibrée.
Les symptômes typiques : quand le corps parle une langue paradoxale
Des symptômes spectaculaires, des examens décevants
Le premier paradoxe : la personne se dit très malade, mais les examens sont souvent décevants, peu cohérents ou variables. On observe souvent :
- des symptômes soudains, intenses, parfois dramatiques (hémorragies inexpliquées, douleurs aiguës, convulsions, fièvres persistantes);
- des tableaux « atypiques » qui ne suivent pas les schémas habituels des maladies organiques (symptômes qui changent de forme, qui apparaissent dans des contextes très spécifiques, qui ne répondent pas aux traitements logiques);
- des examens complémentaires multipliés, souvent normaux ou contradictoires par rapport au récit du patient.
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Certains patients provoquent eux-mêmes les anomalies : contamination de prélèvements, manipulation de médicaments, auto-administration de substances pour déclencher des réactions ou fausser les résultats biologiques. Le corps devient alors un théâtre, mais la souffrance ressentie, elle, n’a rien de fictif.
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Comportements et indices relationnels
Au-delà des symptômes, des signaux comportementaux attirent l’attention des soignants :
- un discours très riche en détails médicaux, parfois étonnamment technique, avec une grande aisance à parler d’hospitalisations, d’opérations, de complications;
- une attitude oscillant entre la coopération enthousiaste pour les examens invasifs et une certaine fuite ou agressivité quand il est question de vérifier les informations (contacter d’anciens médecins, récupérer les anciens dossiers);
- un historique de multiples hospitalisations, parfois dans différentes villes ou pays, avec des récits de maladies rares, de complications graves, de diagnostics changeants;
- la présence de nombreuses cicatrices chirurgicales, témoignant d’interventions répétées, parfois pour des raisons floues.
Une particularité fréquemment mentionnée : l’état du patient peut sembler plus grave quand les soignants sont présents ou en train de l’examiner, puis s’améliorer dans des contextes moins surveillés. À l’inverse, des symptômes peuvent apparaître ou s’intensifier après des examens rassurants, comme pour contredire une fois de plus le message « tout va bien ».
Tableau : signaux d’alerte fréquents du syndrome de Münchhausen
| Signaux cliniques | Ce qui alerte les soignants | Raisons possibles en arrière-plan |
|---|---|---|
| Symptômes dramatiques mais peu documentés | Plainte intense, imagerie ou bilans souvent peu contributifs. | Besoin d’attention forte, difficulté à exister sans urgence médicale. |
| Multiples hospitalisations dans divers établissements | Historique médical fragmenté, difficulté à vérifier les antécédents. | Éviter d’être reconnu, prolonger le rôle de malade. |
| Nombreuses cicatrices chirurgicales | Interventions parfois non indispensables ou répétées. | Recherche d’actes médicaux, besoin de se sentir « pris en charge ». |
| Connaissances médicales étonnamment précises | Utilisation de termes techniques, scénarios très travaillés. | Identification au rôle de patient, voire au monde médical. |
| Symptômes fluctuant avec le regard des autres | Aggravation en présence de soignants, amélioration en leur absence. | Les symptômes deviennent un langage relationnel, un appel à l’attention. |
Ce qui se joue psychologiquement : le besoin d’exister en étant malade
Une souffrance ancienne qui cherche un scénario
Derrière ce trouble, la question n’est pas « Pourquoi ment-il ? », mais plutôt : De quoi cette personne a-t-elle si désespérément besoin pour en arriver là ? Les études montrent une forte présence de traumatismes passés, de négligence affective, d’abus ou de contextes familiaux instables chez nombre de patient·es présentant un trouble factice. L’hôpital devient parfois le seul lieu où l’on se sent enfin regardé, protégé, digne d’intérêt.
On retrouve très fréquemment des comorbidités psychiatriques : troubles de la personnalité (notamment borderline), troubles anxieux, épisodes dépressifs, parfois addictions. Pour certains, le symptôme fabriqué est une tentative d’organiser un chaos interne : mettre une forme, un diagnostic, une histoire claire sur une souffrance diffuse, indicible.
Le paradoxe : se blesser pour être soigné
Le syndrome de Münchhausen est profondément paradoxal. La personne recherche des soins, mais renforce son risque de complications, voire de décès. Certains travaux montrent que la mortalité est loin d’être négligeable : dans les formes imposées à un enfant, on retrouve par exemple une mortalité de plusieurs pourcents, et des séquelles chroniques chez une partie des victimes. Pour les formes imposées à soi-même, les statistiques précises sont difficiles à établir, mais les cas d’infections graves, de septicémies ou de complications chirurgicales sont bien documentés.
Sur le plan psychique, l’enjeu n’est pas de « faire semblant » mais de maintenir un lien. Être malade devient une identité, parfois la seule identité stable, celle qui justifie la présence des autres, des soignants, de la famille. Ce n’est pas un caprice, c’est souvent la traduction dramatique d’un besoin vital d’attachement et de reconnaissance.
Diagnostic : comment les équipes repèrent ce trouble sans casser la relation
Des critères précis, un délai souvent long
Les classifications actuelles décrivent plusieurs critères clés : falsification ou induction de symptômes, présentation de soi comme malade, comportement trompeur persistant en l’absence de bénéfice externe évident, et impossibilité d’expliquer le tableau par un autre trouble psychiatrique (comme un trouble délirant). Le diagnostic se pose rarement sur un seul épisode : il se construit dans le temps, à travers l’analyse de l’histoire globale.
Dans la pratique, le repérage est souvent tardif. Certaines analyses cliniques évoquent un délai moyen pouvant aller jusqu’à plusieurs années entre les premiers symptômes et l’identification du trouble, ce qui laisse le temps à de nombreuses interventions inutiles et souffrances évitables. Les professionnels doivent jongler en permanence entre le respect du récit du patient et la vigilance devant des incohérences répétées.
Le regard croisé des soignants
Les situations les plus complexes sont souvent discutées en réunions pluridisciplinaires : médecins, psychologues, psychiatres, infirmiers, parfois assistantes sociales se concertent pour analyser le dossier dans sa globalité. Les points qui les alertent : dossiers multiples, incohérences historiques, examens normaux malgré des plaintes extrêmes, comportements mystérieux autour des traitements ou des prélèvements.
Sur le plan éthique, l’équilibre est délicat : il s’agit de protéger le patient sans le humilier, de limiter les actes invasifs inutiles tout en restant ouvert à la possibilité qu’une maladie organique coexiste avec le trouble factice. Le risque de malentendu est réel : être perçu comme « menteur » peut réactiver des blessures anciennes, renforcer la méfiance et rendre toute alliance thérapeutique plus fragile.
Cas typiques : ce qui se joue dans le quotidien des services
Le patient au « dossier sans fin »
Dans certains services, tout le monde connaît ce type de profil : un homme d’une quarantaine d’années, opéré plusieurs fois de l’abdomen, qui arrive pour de nouvelles douleurs aiguës, avec un récit d’occlusions à répétition. Les imageries ne montrent rien de concluant, mais la douleur est intense, le passé chirurgical impressionnant. On finit par opérer « par sécurité ». La cicatrice s’allonge, les symptômes reviennent quelques mois plus tard. Au fil des années, le ventre devient ce que certains chirurgiens décrivent comme un « abdomen quadrillé », marqué par une série de laparotomies successives.
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Dans ce type de scénario, le diagnostic de trouble factice se dessine doucement : incohérence des récits, examens antérieurs finalement retrouvés, comportements ambigus autour des médicaments ou des signes rapportés. En arrière-plan, on découvre parfois une histoire de carences affectives massives, une enfance en institution, un sentiment de n’avoir jamais été vraiment pris en charge ou protégé.
Le patient qui connaît le système par cœur
Autre tableau : une personne arrivant aux urgences avec un récit très structuré, utilisant le jargon médical, décrivant une succession impressionnante de pathologies rares, de traitements complexes, de séjours en réanimation. Elle sait quels termes utiliser, quels symptômes « inquiètent », quels examens demander. Elle peut même citer des noms de médicaments, de techniques, de diagnostics peu fréquents.
Parfois, cette connaissance provient d’anciens emplois dans le soin, ou d’un entourage médical. Parfois, elle vient d’une fréquentation répétée des services hospitaliers. Dans tous les cas, ce savoir sert à façonner une histoire crédible, mais souvent trop « parfaite » pour être vraie. Le défi pour les soignants est alors de garder un regard clinique sans tomber dans un jugement moral stérile.
Différences avec d’autres troubles : ce que le syndrome de Münchhausen n’est pas
À distinguer de la simulation et de l’hypocondrie
La confusion est fréquente entre plusieurs tableaux :
- Simulation : la personne exagère ou invente des symptômes pour un bénéfice externe clair (échapper à des poursuites, obtenir un arrêt de travail, des indemnités, un logement). Dans le syndrome de Münchhausen, ce type de bénéfice n’est pas au premier plan.
- Trouble anxieux lié à la santé (souvent appelé hypocondrie) : la personne est convaincue d’être malade, mais ne fabrique pas volontairement des symptômes ou des résultats d’examens. Ici, le problème est la peur, pas la mise en scène.
- Conversion : des symptômes neurologiques (paralysies, troubles sensoriels) apparaissent sans lésion organique identifiée, mais sans preuve de falsification volontaire. C’est la dimension délibérée et trompeuse qui distingue le trouble factice.
Ce qui caractérise le syndrome de Münchhausen, c’est justement ce mélange d’intention (la fabrication consciente de symptômes) et de souffrance psychique profonde. On n’est ni dans le simple calcul, ni dans la peur sincère, mais dans une stratégie relationnelle complexe, souvent construite depuis l’enfance.
Le cas particulier des formes par procuration
On parle parfois de « syndrome de Münchhausen par procuration » lorsque le trouble factice est imposé à un autre, le plus souvent un enfant. Dans ce cas, le parent (souvent la mère dans les séries publiées) provoque ou invente des symptômes chez l’enfant pour le faire hospitaliser, attirer sur lui-même l’attention médicale, être perçu comme un parent dévoué. Les études ont mis en évidence une mortalité non négligeable et un risque important de séquelles médicales chez ces enfants.
Si ce tableau est juridiquement et éthiquement très spécifique, il éclaire néanmoins un point commun avec le syndrome de Münchhausen « classique » : la maladie devient un instrument relationnel, un outil pour organiser des liens, même tragiquement, autour de soi.
Prise en charge : comment aider sans humilier
La psychothérapie au centre du travail
Il n’existe pas de médicament « spécifique » du syndrome de Münchhausen. Le cœur de la prise en charge repose sur la psychothérapie, souvent dans la durée, avec une attention particulière portée à l’alliance thérapeutique. Le but n’est pas d’arracher des aveux ni de confronter brutalement le patient à ses mensonges, mais de créer un espace où l’on peut peu à peu parler de ce besoin d’être malade.
Des approches centrées sur le trauma, la régulation émotionnelle et le travail sur l’estime de soi sont particulièrement pertinentes, surtout lorsqu’il existe des antécédents de maltraitance, de négligence ou de rejet. Le traitement des comorbidités (dépression, anxiété, addictions, troubles de la personnalité) est lui aussi crucial : il s’agit de renforcer les ressources psychiques pour que la maladie ne soit plus l’unique langage possible.
Limiter les risques, sans couper les ponts
Sur le plan somatique, les équipes doivent souvent mettre en place des stratégies pour limiter les examens et interventions inutiles : coordination entre hôpitaux, dossiers partagés, plans de soins concertés, discussions régulières entre psychiatres et somaticiens. L’objectif n’est pas de refuser les soins, mais de les rendre plus pertinents, en évitant de renforcer involontairement le trouble par des actes trop invasifs.
Pour l’entourage, le défi est tout aussi délicat. Comment soutenir sans encourager les mises en scène ? Comment rester présent tout en refusant de se laisser entrainer dans la spirale des urgences répétées ? Le travail avec les familles, quand cela est possible et pertinent, permet d’explorer ces questions, d’identifier les dynamiques relationnelles en jeu et d’offrir un espace pour la fatigue, la colère, la culpabilité.
Et si vous vous reconnaissez dans ces lignes ?
Peut-être que, en lisant, une partie de vous se sent exposée. Peut-être que vous pensez à quelqu’un qui multiplie les examens, les hospitalisations, les récits de maladies graves. Ou peut-être que vous sentez, confusément, que la maladie a pris trop de place dans votre vie, qu’elle est devenue un refuge autant qu’une prison.
Se reconnaître dans ces descriptions peut être à la fois terrifiant et libérateur. Terrifiant, parce que cela bouscule l’image que l’on a de soi. Libérateur, parce que derrière le mot « syndrome de Münchhausen » se cache surtout l’idée qu’il existe une explication, une logique à ce qui semble incompréhensible, et donc une possibilité de sortir de ce scénario. Parler à un·e psychologue ou un·e psychiatre, dans un cadre sécurisé, peut être une première brèche pour raconter autrement son histoire, sans avoir besoin de passer par le corps.
Le trouble factice imposé à soi-même n’est pas un simple mensonge. C’est une tentative, souvent désespérée, d’obtenir ce qui a manqué : l’attention, le soin, la reconnaissance. La psychologie clinique ne cherche pas à juger cette tentative, mais à l’entendre, pour petit à petit construire d’autres façons d’exister, qui ne passent plus par la mise en scène de la souffrance.
