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    A college student using cheat notes during an exam with visible test paper and pencil case.
    Blog sur la psychologie

    La saillance de la mortalité : penser à la mort pour éclaircir le but de sa vie

    MarinePar Marine9 juin 2026Aucun commentaire21 Minutes de Lecture

    En France, l’espérance de vie à la naissance atteint désormais **85,9 ans pour les femmes** et **80,3 ans pour les hommes** en 2025, d’après les données de l’INSEE.[7] Ces chiffres donnent une impression de temps long. Pourtant, derrière ces moyennes, une réalité demeure brute : la mortalité reste à 100 %, pour tout le monde, sans exception.

    Person standing at a window looking out over a city skyline at sunrise
    Photo : Евгений Шухман / Pexels

    Une équipe emmenée par le professeur **Koichiro Shiba**, épidémiologiste, a publié dans la revue *Preventive Medicine* une étude reprise par Pourquoi Docteur. Les personnes qui déclarent un but de vie clair présentent un risque de décès de **15,2 %** sur huit ans, contre **36,5 %** pour celles qui n’en ont presque pas.[1] Le simple fait d’avoir une direction change la courbe de mortalité. Cette étude ne parle pas de philosophie, elle parle de morts évitées.

    La question devient alors brutalement concrète : que fait la pensée de la mort à notre esprit pour rendre le but de vie si décisif ? La psychologie sociale a un nom pour cela, la **saillance de la mortalité**. Dès que la mort surgit mentalement au premier plan, nos priorités se réorganisent. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Des dizaines d’expériences le montrent depuis les années 80, de Jeff Greenberg, Sheldon Solomon et Tom Pyszczynski jusqu’aux recherches plus récentes sur le sens de la vie.

    Penser à la mort peut rendre fou, c’est vrai. Mais refuser d’y penser du tout mène à une autre impasse : une vie remplie mais vide de direction. C’est cette tension que cet article explore, avec un pied dans les statistiques de mortalité, un autre dans la philosophie, et un ancrage ferme dans le quotidien.

    Ce que les chiffres sur la mortalité nous rappellent vraiment

    Les chiffres de mortalité ne sont pas qu’un sujet pour démographes. Ils dessinent le cadre de jeu dans lequel chacun vit. Selon l’INSEE, l’espérance de vie progresse encore en France, malgré les crises successives.[7] Les femmes dépassent les **85 ans** en moyenne, les hommes franchissent les **80 ans**. Statistique rassurante au premier regard. Elle déplace pourtant la question : si l’on vit plus longtemps, que fait-on de ces années supplémentaires ?

    Le Conseil d’orientation des retraites, sur la base de travaux de l’INSEE, rappelle une autre réalité moins confortable : l’espérance de vie varie fortement selon le niveau de vie. Un homme aisé gagne **plus de 6 ans** d’espérance de vie par rapport à un homme parmi les plus pauvres, et l’écart reste autour de **3 ans** chez les femmes.[9] Le temps n’est donc pas distribué de façon uniforme. Certains disposent d’une réserve de vie plus large que d’autres, ce qui rend la question du but encore plus aiguë pour les moins favorisés.

    Au niveau international, Statistique Canada souligne que les chercheurs débattent d’un éventuel plafond biologique de l’espérance de vie. Plusieurs équipes, dont celles de **Jim Oeppen** et **James Vaupel**, défendent l’idée que l’humanité n’a pas encore touché ce plafond.[3] Les courbes montent depuis plus d’un siècle. Vivre plus vieux devient presque banal dans les pays riches. Mourir, en revanche, reste non négociable.

    Les biologistes rappellent que la mort fait partie intégrante du vivant. Dans un article de Polytechnique Insights, le biologiste **Eric Gilson** décrit le vieillissement comme une accumulation de dommages cellulaires et de dérèglements, qui débouche sur la mort de l’organisme.[5] Ce n’est pas un accident, c’est le prix du vivant complexe.

    Note : Les statistiques d’espérance de vie rassurent, mais elles peuvent anesthésier. Quand on lit “80 ans”, le cerveau traduit souvent “j’ai le temps”. C’est trompeur. Beaucoup de décès surviennent bien avant, et personne n’a la garantie de rester dans la moyenne.

    Face à ces chiffres, deux attitudes dominent. Certains évitent la question et se concentrent sur le quotidien. D’autres prennent ces données comme un réveil brutal et se demandent : “Qu’est-ce qui vaut la peine avant la fin ?”. La saillance de la mortalité commence ici, dans ce choc entre courbes statistiques et vie singulière.

    La saillance de la mortalité : d’où vient cette idée en psychologie

    Le terme de saillance de la mortalité vient de la psychologie sociale anglo-saxonne. Dans les années 1980, **Sheldon Solomon**, **Jeff Greenberg** et **Tom Pyszczynski** ont proposé la Terror Management Theory, souvent abrégée en TMT. Leur intuition tient en une phrase : dès que le rappel de la mort monte à la surface du mental, les individus se raccrochent plus fort à ce qui donne du sens à leur vie, qu’il s’agisse de valeurs, de croyances ou de buts personnels.

    Le protocole type de ces recherches est d’une simplicité presque dérangeante. Un groupe de participants répond à quelques questions sur leur propre mort dans un questionnaire. Un autre groupe répond à des questions neutres, par exemple sur la douleur dentaire. Ensuite, tous évaluent des idées, des personnes, des projets ou des œuvres. Les chercheurs mesurent les écarts. À partir de centaines d’expériences de ce genre, la TMT a montré que les rappels de la mort renforcent l’attachement aux valeurs auxquelles on croit déjà, qu’elles soient politiques, religieuses ou liées à la réussite.

    Solomon et ses collègues ont réuni ces travaux dans l’ouvrage *The Worm at the Core*, paru en 2015, qui synthétise trente années d’expériences. Les résultats convergent : quand la mort surgit dans le champ de conscience, les individus cherchent à s’ancrer dans quelque chose qui dépasse leur simple existence biologique. Ce besoin peut prendre la forme d’un engagement religieux, d’un patriotisme plus intense, d’une passion pour la carrière ou, au contraire, d’un repli sur la famille.

    La TMT s’appuie sur une idée proche de celle d’Épicure. Le philosophe grec affirmait que la mort ne nous concerne pas, puisque quand nous sommes là, elle n’est pas là, et quand elle est là, nous ne sommes plus là.[4][6] La psychologie moderne nuance. La mort future n’agit pas sur nous une fois survenue, mais l’idée de cette mort, elle, influe en continu sur nos choix. La saillance de la mortalité repose sur cette idée : ce qui change nos actions, ce n’est pas la mort elle-même, c’est la place qu’elle prend dans notre esprit, maintenant.

    Les philosophes contemporains s’y intéressent aussi. Une thèse signalée sur theses.fr, consacrée à la mort dans la philosophie contemporaine, insiste sur le fait que la mort résiste à toute définition complète et pose la question des conditions dans lesquelles on peut la penser sans la réduire.[8] La saillance de la mortalité en psychologie rejoint ce chantier : elle ne définit pas la mort, elle observe ce qui se passe quand on la met au premier plan de la pensée.

    Pourquoi penser à la mort clarifie le but : ce que disent les études

    La question centrale pour le lecteur n’est pas de savoir si des étudiants américains réagissent à des questionnaires sur la mort. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que cette saillance change dans une vie adulte, avec un travail, une famille et des contraintes réelles.

    D’un côté, l’étude de **Koichiro Shiba** montre que les personnes avec un but de vie clair vivent plus longtemps, tous causes de décès confondues.[1] La réduction de risque est spectaculaire : 15,2 % de mortalité contre 36,5 % sur huit ans. Les auteurs soulignent que cet effet existe quel que soit le domaine du but évoqué : famille, carrière, spiritualité, plaisir, argent. Ce qui compte, c’est la clarté et l’intensité de ce but, pas son contenu précis.[1]

    De l’autre, les études de TMT apportent une pièce manquante. Quand on rappelle la mort à quelqu’un, sa tolérance à l’égard de ce qu’il juge sans intérêt chute. Il se montre plus enclin à soutenir les projets qui correspondent à ses valeurs, et moins motivé par ceux qu’il juge vides de sens. Autrement dit, la saillance de la mortalité agit comme un filtre brutal.

    Une partie des recherches sur le sens de la vie montre aussi que les personnes qui se projettent dans un but cohérent présentent moins de symptômes dépressifs, une meilleure santé cardiovasculaire et un risque réduit de déclin cognitif. L’article de Pourquoi Docteur rappelle que les bénéfices d’un but de vie se retrouvent sur plusieurs indicateurs de santé, qu’il s’agisse du cœur ou du cerveau.[1]

    Essentiel : La pensée de la mort agit comme un révélateur. Elle ne crée pas un but de toutes pièces, elle met en lumière ce qui compte déjà pour vous et rend les objectifs flous presque impossibles à supporter.

    Concrètement, beaucoup de gens racontent un avant et un après après un accident, un deuil ou un diagnostic médical grave. Ce type d’événement rend la mort tangible. Certains changent de métier, d’autres se rapprochent de proches longtemps négligés. D’autres encore se tournent vers la création, la politique ou l’engagement associatif. Dans ces histoires, on voit la saillance spontanée de la mortalité clarifier des choix qui traînaient depuis des années.

    Le point clé à retenir est simple : ce que des expériences en laboratoire reproduisent en quelques minutes, la vie le produit parfois en quelques secondes, lors d’un choc. La différence, c’est que la psychologie offre des moyens de provoquer ce sursaut de manière volontaire, sans attendre la catastrophe.

    Minimalist calendar or planner with marked weeks representing time passing
    Photo : Matheus Bertelli / Pexels

    Philosophies de la mort : d’Épicure à Heidegger, une boussole pour le sens

    Avant les psychologues, les philosophes ont passé des siècles à se battre avec la question de la mort. Leur travail n’est pas abstrait. Il offre une sorte de navigation intérieure pour ceux qui veulent utiliser la saillance de la mortalité sans se noyer dedans.

    L’encyclopédie philosophique en ligne rappelle la position d’Épicure : la mort n’est rien pour nous, car tant que nous vivons, elle n’est pas là, et une fois morts, nous n’en souffrons plus.[4] L’objectif d’Épicure était clair : dissiper la peur de la mort pour libérer une vie sereine. La mort ne doit pas gouverner le présent.

    Socrate, dans le *Phédon*, adopte une autre tonalité. Selon Sciences Humaines, qui consacre un article à la façon d’affronter la mort avec philosophie, Socrate décrit la mort comme une séparation de l’âme et du corps.[2] Le corps apporte les douleurs, les illusions et les troubles. Une fois libérée, l’âme rejoint un monde d’idées pures. La mort devient alors passage vers une existence plus authentique.[2] On peut ne pas partager cette vision, mais elle place déjà la mort comme un moment de mise à nu : qu’est-ce qui reste quand on perd tout ce qui est corporel ?

    Nietzsche choisit une troisième voie. Dans *Le Crépuscule des idoles*, il écrit : « Arrivé à un certain état, il est indécent de vivre plus longtemps ».[2] Il défend l’idée d’une mort choisie, lucide, presque organisée. Sciences Humaines rappelle cette phrase étonnante : « Par amour de la vie, on devrait désirer une mort toute différente, une mort libre et consciente, sans hasard ni surprise. »[2] Pour Nietzsche, penser à la mort sert à exiger une vie assez digne pour mériter ce final choisi.

    Le Collège des Bernardins publie un article intitulé « La mort en philosophie : faut-il en avoir peur ? ». Le texte insiste sur un point simple : penser la mort ne revient pas à cultiver le pessimisme, mais à interroger ce qui rend une existence humaine précieuse, fragile et unique.[10] La peur devient alors une porte vers une question plus constructive : qu’est-ce qui mériterait qu’on l’ait vécu, une fois arrivé au bout ?

    Les travaux inspirés par Heidegger, évoqués dans des conférences comme celles de Philippe Cabestan sur *Être et temps*, développent l’idée d’« être-pour-la-mort ».[13] Loin du slogan, cette formule décrit une attitude : vivre en gardant en arrière-plan la certitude de la fin, non pour se terrifier, mais pour éviter de se perdre dans des occupations creuses.

    Courant Vision de la mort Effet sur le sens de la vie
    Épicure La mort ne nous touche pas, elle n’est rien pour nous.[4] Inviter à vivre sans peur inutile, dans une tranquillité recherchée.
    Socrate (Phédon) La mort sépare l’âme et le corps, libération vers un monde d’idées.[2] Inciter à viser une vie plus « pure », tournée vers la vérité.
    Nietzsche La mort doit être choisie, lucide, « en temps voulu ».[2] Exiger une vie intense, fière, qui mérite une sortie assumée.
    Heidegger La mort fait partie de notre être, horizon constant.[13] Pousser à des choix authentiques, loin des distractions vides.

    Dire que ces visions se contredisent serait trop simple. Elles offrent plutôt un éventail. Épicure calme la peur, Socrate sacralise l’âme, Nietzsche réclame une vie qui ne triche pas, Heidegger rappelle qu’on n’échappe pas à la fin. Toutes ces perspectives, quand on les met en regard, poussent à la même question : qu’est-ce qui vaut la peine, sachant que le temps est compté ?

    Mettre la mortalité au centre de sa vie quotidienne : exercices concrets

    La théorie ne suffit pas. Sans pratiques concrètes, la saillance de la mortalité reste une notion académique. Le but, ici, est de la transformer en outil mental pour clarifier le sens, sans basculer dans l’obsession anxieuse.

    Exemple : Imaginez que vous sortiez d’un rendez-vous médical où l’on vous annonce une espérance de vie probable de cinq ans. Après le choc, trois questions reviennent souvent : « Avec qui je veux passer mon temps ? », « Qu’est-ce que je veux absolument avoir fait ? », « Qu’est-ce que j’arrête tout de suite ? ». La saillance de la mortalité agit ici comme une lame qui tranche le superflu.

    Sans attendre un diagnostic, il existe des exercices puissants.

    • L’écriture de sa propre oraison funèbre. Prenez une heure et écrivez le discours que vous aimeriez entendre le jour de vos obsèques. Qui parle ? Que raconte cette personne ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on se souvienne de vous ? Exercice brutal, mais d’une clarté redoutable.
    • La lettre depuis votre futur « moi » de 80 ans. Imaginez que vous avez 80 ans, en relative bonne santé. Écrivez une lettre à la personne que vous êtes aujourd’hui. Quelles décisions vous remercie-t-elle d’avoir prises plus tôt ? Quelles choses regrette-t-elle d’avoir repoussées ?
    • Le calendrier des 4 000 semaines. Une vie de 80 ans contient environ 4 160 semaines. Dessinez un tableau avec autant de cases et colorez celles déjà passées. L’effet visuel secoue. Il rend chaque semaine suivante plus concrète.
    • Le « top 5 » des priorités non négociables. Sous l’effet de la saillance de la mortalité, la liste de priorités se réduit souvent à quelques points : une relation, une œuvre, un service rendu, une expérience à vivre. Écrivez ces cinq priorités et demandez-vous comment votre agenda actuel les reflète.

    Ces exercices s’inspirent indirectement des travaux en psychologie positive dite existentielle. Des chercheurs étudient la façon dont des interventions brèves, centrées sur les valeurs et le but, renforcent la santé mentale et la motivation. Les résultats montrent qu’un simple exercice d’écriture sur le sens de sa vie peut réduire les symptômes d’anxiété et de dépression dans certains groupes, surtout chez les étudiants ou les patients chroniques.

    Ce n’est pas de la magie. Le cerveau n’est pas fait pour garder à l’esprit, en permanence, l’idée qu’il va mourir. En revanche, des rendez-vous réguliers, volontaires, avec cette idée, fonctionnent comme des mises à jour. Un peu comme un audit brutal : “Est-ce que ma vie actuelle ressemble à ce que je voudrais qu’on raconte de moi quand elle sera terminée ?”.

    Person writing in a journal with a thoughtful, introspective mood
    Photo : Tosin Superson / Pexels

    Les pièges : quand la pensée de la mort déraille

    Prôner la saillance de la mortalité sans parler des risques serait malhonnête. Pour certains, penser à la mort n’apporte pas de clarté, mais un vertige. Les psychiatres et psychologues cliniciens rencontrent des personnes enfermées dans une angoisse de mort qui paralyse tout élan.

    Dans une émission du *Mag de la Santé*, le psychiatre **Christophe Fauré**, spécialiste de la fin de vie, décrit ces patients qui vivent avec une peur constante de disparaître ou de voir leurs proches mourir.[11] On parle parfois de thanatophobie. Rien à voir avec un simple malaise passager face à un cimetière. Il s’agit d’une peur qui envahit le quotidien, empêche de dormir, bloque les projets. Dans ces cas, la saillance de la mortalité n’éclaire plus rien. Elle écrase.

    Attention : Forcer quelqu’un à contempler la mort alors qu’il traverse déjà une dépression sévère ou une crise d’angoisse aiguë peut aggraver la situation. Dans ce cas, la priorité reste l’accompagnement médical et psychothérapeutique, pas l’« éveil existentiel ».

    Un autre piège guette : utiliser la mort comme alibi pour tout envoyer valser. L’argument “on ne vit qu’une fois” sert parfois à justifier des décisions impulsives qui détruisent plus qu’elles ne libèrent. Quitter un emploi toxique peut sauver une vie intérieure. Quitter tout, sans préparation, sur un coup de tête, peut conduire au chaos. La saillance de la mortalité, utilisée sans discernement, tourne au prétexte.

    Les philosophes l’ont vu venir. L’article du Collège des Bernardins insiste sur la nécessité de tenir ensemble la conscience de la fin et le respect de la fragilité des autres.[10] Votre désir de vivre intensément ne donne pas un droit à piétiner la vie d’autrui. Nietzsche lui-même, souvent caricaturé, parlait d’une mort choisie « au milieu d’enfants et de témoins, alors qu’un adieu réel est encore possible ».[2] Le rapport aux autres reste central.

    C’est une erreur de croire que penser souvent à la mort suffit à rendre une vie profonde. On peut passer des heures à ruminer sur la fin sans jamais avancer. Ce qui compte, ce n’est pas la fréquence de la pensée, c’est ce qu’on en fait. La saillance de la mortalité devient utile quand elle débouche sur des actes concrets, même modestes : un appel passé, une habitude nocive abandonnée, un engagement pris et tenu.

    Mort, vieillissement et inégalités : pourquoi le but ne suffit pas

    Il faut aussi dire une chose qui dérange : parler de but de vie et de quête de sens sans regarder les inégalités devant la mort revient à raconter seulement la moitié de l’histoire. Tout le monde meurt, mais tout le monde ne vieillit pas dans les mêmes conditions.

    Les travaux de l’INSEE et du Conseil d’orientation des retraites montrent un écart net d’espérance de vie selon le niveau de vie.[7][9] Un rapport de 2025 indique qu’à 35 ans, un homme appartenant au dixième le plus riche peut espérer vivre environ **84 ans**, alors qu’un homme du dixième le plus pauvre tourne autour de **77 à 78 ans**. Chez les femmes, la différence est plus faible, mais reste réelle.[9] La mortalité prématurée frappe davantage les emplois pénibles, les parcours marqués par le chômage et la précarité.

    Statistique Canada, dans son chapitre sur les projections de mortalité, insiste sur le rôle des avancées médicales et des conditions de vie dans l’allongement de l’espérance de vie.[3] La saillance de la mortalité ne se joue donc pas dans un vide social. Elle rencontre la réalité des soins accessibles ou non, de l’exposition aux risques professionnels, de la pollution, du logement sur-occupé.

    Pour le dire brutalement : il est plus facile de faire de beaux choix guidés par le sens quand on dispose d’un peu de marge matérielle. Cela ne veut pas dire que les personnes modestes ne se posent pas ces questions, bien au contraire. Souvent, elles se les posent plus tôt, à cause de la confrontation précoce avec la maladie ou le deuil dans leurs entourages.

    Les philosophes qui travaillent sur la mort le rappellent. Une conférence donnée dans un espace d’éthique en Nouvelle-Aquitaine insiste sur la mort comme point de rencontre entre biologie, médecine, philosophie et justice sociale.[12] Penser la mort ne se réduit pas à un exercice individuel. Cela touche au type de société dans laquelle on accepte que certains meurent plus tôt que d’autres.

    Parler de but de vie sans tenir compte de ces écarts conduit à une forme d’aveuglement. Le but reste central, les études épidémiologiques le confirment.[1] Mais il se heurte à des contraintes très concrètes. La vraie question devient alors : dans le cadre très réel de ma vie, avec ces contraintes, qu’est-ce que je peux orienter ? Où se trouve la part de décision, même petite, que la saillance de la mortalité peut éclairer ?

    Silhouette walking alone on a path through a foggy landscape
    Photo : Gourav Chandel / Pexels

    FAQ : questions fréquentes sur la mort et le sens de la vie

    Penser souvent à la mort, est-ce malsain ?

    Tout dépend de la manière dont cette pensée s’installe. Si la mort surgit comme un rappel ponctuel qui vous pousse à faire des choix plus cohérents, à dire « je t’aime », à refuser certaines compromissions, ce n’est pas malsain. C’est même l’un des moteurs de ce que des philosophes comme Heidegger décrivent comme une vie plus authentique.[13]

    À l’inverse, si l’idée de la mort tourne en boucle, empêche de dormir, vous coupe de vos proches et vous donne l’impression d’un danger imminent permanent, il ne s’agit plus d’un simple rappel existentiel. C’est un trouble anxieux, parfois une dépression. Des spécialistes comme Christophe Fauré insistent sur la nécessité d’un suivi médical et psychothérapeutique dans ces situations.[11] La frontière se lit dans l’effet sur votre vie quotidienne : la pensée de la mort vous pousse-t-elle à vivre davantage, ou vous empêche-t-elle de vivre ?

    Faut-il parler de la mort avec les enfants ?

    La question revient souvent, surtout après un deuil. Beaucoup d’adultes veulent protéger les enfants en évitant le sujet. Les études et l’expérience clinique vont plutôt dans l’autre sens. Les enfants perçoivent très tôt que la mort existe. Ne pas en parler les laisse seuls avec leurs fantasmes, parfois plus terrifiants que la réalité.

    Les équipes d’accompagnement en soins palliatifs signalent qu’un langage simple, adapté à l’âge, aide les enfants à intégrer la mort dans leur vision du monde sans panique durable.[11] Dire « Papi est mort, son corps ne fonctionne plus, il ne souffre plus, on ne le reverra pas, et c’est triste » est plus sain que des formules floues du type « il s’est endormi ». La saillance de la mortalité existe aussi chez les enfants. La question est de leur offrir des mots et une présence pour l’apprivoiser.

    La conscience de la mort rend-elle forcément religieux ?

    Les recherches de TMT montrent souvent une hausse de l’adhésion aux croyances déjà présentes quand la mort est rendue saillante. Chez une personne religieuse, la foi se renforce. Chez une personne athée ou agnostique, ce sont d’autres repères qui prennent le relais : valeurs humanistes, projets créatifs, engagement politique.

    Des philosophes comme Épicure ou Nietzsche ont construit une réflexion sur la mort sans recours à la religion.[2][4] Épicure cherchait la tranquillité de l’âme, Nietzsche une intensité de vie et une lucidité radicale. La saillance de la mortalité ne mène pas automatiquement vers la religion. Elle pousse surtout chacun vers ce qu’il juge plus vaste que sa vie individuelle, qu’il s’agisse de Dieu, de l’art, de la science, de la justice sociale ou de sa propre lignée familiale.

    Comment utiliser la saillance de la mortalité sans bouleverser ma vie de fond en comble ?

    Penser à la mort ne doit pas forcément déboucher sur un changement spectaculaire. Au contraire, les transformations profondes passent souvent par des ajustements progressifs. L’exercice de la lettre depuis votre « moi » de 80 ans, ou celui de l’oraison funèbre, ne vous oblige pas à tout quitter le lendemain. Il met en lumière quelques écarts flagrants entre votre vie actuelle et la vie que vous jugeriez réussie.

    Commencez par un geste modeste : un projet reporté depuis des années auquel vous accordez une heure par semaine, une relation que vous réparez, une habitude professionnelle que vous refusez désormais. La saillance de la mortalité sert alors de rappel régulier, un peu comme un avertisseur sonore discret : « Est-ce que ceci va encore compter si je meurs dans cinq ans ? ». Quand la réponse est non, jour après jour, le message devient difficile à ignorer.

    Est-il possible de trop se focaliser sur le “but de vie” ?

    Oui, et c’est un piège fréquent. Chercher un but comme on cherche un produit parfait sur un catalogue mène à la frustration. On voit passer des vies héroïques sur les réseaux sociaux, des entrepreneurs à succès, des artistes reconnus, des militants admirés, et on finit par croire que sans « grand but », la vie ne vaut rien. C’est toxique.

    L’étude mise en avant par Koichiro Shiba ne dit pas que seul un but spectaculaire protège la santé.[1] Elle parle d’objectifs de vie « ambitieux et bien définis », mais ces objectifs peuvent toucher la famille, la spiritualité, des plaisirs simples, l’argent aussi. Un but de vie peut être de transmettre un métier à ses enfants, de s’occuper de ses voisins, d’écrire un roman dans l’ombre, de cultiver un jardin. La saillance de la mortalité ne hiérarchise pas ces buts. Elle pose une question plus simple : est-ce que ce but vous fait dire “oui” à la vie, même en sachant qu’elle finira ?

    Sources et références (14)
    ▼
    • [1] Pourquoidocteur (pourquoidocteur.fr)
    • [2] Scienceshumaines (scienceshumaines.com)
    • [3] Www150.statcan.gc.ca (www150.statcan.gc.ca)
    • [4] Encyclo-philo (encyclo-philo.fr)
    • [5] Polytechnique-insights (polytechnique-insights.com)
    • [6] Monsieurphi (monsieurphi.com)
    • [7] Insee (insee.fr)
    • [8] Theses (theses.fr)
    • [9] Cor-retraites (cor-retraites.fr)
    • [10] Collegedesbernardins (collegedesbernardins.fr)
    • [11] Youtube (youtube.com)
    • [12] Poitiers.espace-ethique-na (poitiers.espace-ethique-na.fr)
    • [13] Youtube (youtube.com)
    • [14] Youtube (youtube.com)
    Table des matières afficher
    1 Ce que les chiffres sur la mortalité nous rappellent vraiment
    2 La saillance de la mortalité : d’où vient cette idée en psychologie
    3 Pourquoi penser à la mort clarifie le but : ce que disent les études
    4 Philosophies de la mort : d’Épicure à Heidegger, une boussole pour le sens
    5 Mettre la mortalité au centre de sa vie quotidienne : exercices concrets
    6 Les pièges : quand la pensée de la mort déraille
    7 Mort, vieillissement et inégalités : pourquoi le but ne suffit pas
    8 FAQ : questions fréquentes sur la mort et le sens de la vie

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    Une passionnée de psychologie qui observe les comportements humains au quotidien et s’efforce d’apporter plus de positivité dans la vie des autres grâce à la psychologie.

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