Dire « il est bipolaire » pour parler d’une personne qui change d’avis réduit un trouble psychiatrique à une humeur instable. La formule peut sembler banale. Elle ne l’est pas pour celles et ceux qui vivent avec un trouble bipolaireleurs proches ou les professionnels qui les accompagnent.
Une personne concernée peut plaisanter sur ses rendez-vous, ses nuits trop courtes, ses pensées qui accélèrent ou les maladresses d’une période difficile. L’humour peut alors créer une distance et laisser à chacun la maîtrise de son récit.
La même plaisanterie peut aussi confirmer un stéréotype, rendre une relation moins sûre ou pousser quelqu’un à cacher son diagnostic. Le critère ne tient donc pas au rire seul, mais à l’intention, à la cible, au contexte et à la possibilité de dire stop.
L’humour ne soigne pas tout.
Le problème n’est pas le rire, c’est la place donnée au diagnostic
Le trouble bipolaire comprend des épisodes dépressifs et des épisodes d’élévation de l’humeur, avec des conséquences variables selon les personnes. Il ne désigne ni un tempérament changeant, ni une personnalité imprévisible, ni une façon pratique de décrire un collègue qui passe d’un projet à l’autre.
La possibilité de plaisanter sur son propre vécu n’autorise pas les proches, les collègues ou les inconnus à faire du diagnostic un matériau comique. Une blague entre deux personnes qui connaissent les limites de l’autre n’a pas le même effet qu’une remarque lancée devant un groupe, dans un cabinet médical, au travail ou sur un réseau social. Le public, le rapport de pouvoir et le moment modifient le sens de la phrase.
Un test simple consiste à retirer le mot « bipolaire » de la plaisanterie. Si elle ne fonctionne plus parce qu’elle repose entièrement sur une caricature de la maladie, le diagnostic était probablement la cible. Si la personne concernée doit rire pour éviter de paraître susceptible, l’échange n’est plus équilibré.
- Qui parle et quelle expérience cette personne connaît-elle?
- La plaisanterie vise-t-elle un comportement précis ou les personnes diagnostiquées dans leur ensemble?
- La personne visée peut-elle refuser, corriger ou quitter la conversation sans subir de conséquence?
- Que reste-t-il de la blague si l’on retire le stéréotype sur la bipolarité?
Les études de 2025 testent l’éducation, pas les blagues

Deux articles publiés en août 2025 dans le Journal of Affective Disorders apportent un repère précis. Ils ne portent pas sur l’humour, mais sur des interventions destinées à réduire la stigmatisation publique du trouble bipolaire.
Dans le premier article, publié le 20 août 2025 par Na JJ, Kim HJ et Mikami AY, 376 étudiants ont été répartis au hasard entre trois conditions : une intervention combinant éducation et contact, une méditation de bienveillance ou un groupe contrôle. Les chercheurs ont étudié plusieurs dimensions de la stigmatisation : les croyances, les réactions affectives, les intentions comportementales et la stigmatisation implicite.
L’intervention d’éducation et de contact a réduit certains indicateurs de stigmatisation cognitive et affective envers une personne hypothétique ayant un trouble bipolaire. Les deux interventions ont aussi suscité des intentions comportementales plus positives envers un complice de l’étude présenté comme vivant avec ce trouble. En revanche, les groupes ne différaient pas pour la stigmatisation implicite ni pour la réaction affective envers cette personne.
La portée du résultat reste limitée. Les interventions étaient brèves, la stigmatisation avant l’intervention n’a pas été évaluée et les effets à long terme n’ont pas été mesurés.
Le second article, publié le 5 août 2025 par les mêmes auteurs, examine les mécanismes possibles. L’effet de l’éducation et du contact sur la stigmatisation envers une personne hypothétique semblait lié à une meilleure connaissance du trouble bipolaire. Une attitude plus positive envers autrui pouvait aussi expliquer une partie des effets de l’éducation et de la méditation. Les auteurs précisent que l’analyse de ces mécanismes reposait sur un dispositif transversal, ce qui limite l’interprétation causale.
Ces résultats ne permettent donc pas de présenter l’humour comme une intervention anti-stigmatisation. Ils indiquent plutôt que l’information, le contact et l’attitude envers autrui peuvent agir sur des dimensions différentes de la stigmatisation. Une plaisanterie qui transforme « bipolaire » en synonyme de chaos ne corrige aucune idée fausse.
Le théâtre montre ce que le contact peut, et ne peut pas, produire
Un article publié en 2014 dans l’International Journal of Bipolar Disorders a étudié That’s Just Crazy Talkune pièce en solo conçue et jouée par une autrice vivant avec un trouble bipolaire. Le spectacle racontait la confrontation à la stigmatisation et les moyens de la gérer.
L’étude prospective et longitudinale a suivi 80 personnes vivant avec un trouble bipolaire et 84 professionnels de santé. Elle associait des mesures quantitatives à des entretiens qualitatifs menés auprès de 33 participants, dont 14 personnes concernées et 19 professionnels.
Chez les professionnels, les attitudes s’amélioraient immédiatement après la représentation sur les mesures quantitatives, mais cette amélioration n’était pas maintenue au fil du suivi. Les personnes vivant avec un trouble bipolaire montraient peu de changement quantitatif. Les entretiens faisaient cependant apparaître des changements positifs et durables dans les deux groupes.
Ce résultat ne permet pas d’affirmer que le théâtre réduit durablement la stigmatisation. Il montre plutôt pourquoi il faut distinguer les réponses mesurées juste après une représentation, les récits recueillis en entretien et les attitudes qui persistent avec le temps. Un récit incarné peut déplacer une perception, mais il ne remplace pas une information répétée, une relation fiable ou un accompagnement adapté.
Quand le stigmate finit par parler à l’intérieur

La stigmatisation ne vient pas uniquement des autres. Une personne peut reprendre à son compte des jugements sur la bipolarité et laisser ces représentations peser sur son identité, ses relations ou son recours aux soins. Ce phénomène est appelé auto-stigmatisation.
Une étude qualitative publiée le 7 avril 2020 dans Community Mental Health Journal a interrogé 22 personnes vivant avec un trouble bipolaire. Les chercheurs ont analysé des entretiens approfondis à partir de six thèmes : le langage, les comportements, les relations, l’expérience personnelle, l’identité et les soins.
Les auteurs décrivent un processus personnel et interrelationnel de déconstruction de l’auto-stigmatisation, qu’ils nomment « self-destigmatization process ». Les repères proposés viennent de ces entretiens et ne constituent pas un test diagnostique supplémentaire. Ils donnent plutôt un vocabulaire pour parler de la façon dont les mots, les relations et les soins peuvent modifier le rapport à la maladie.
Changer la réplique sans nier la maladie
Dans une conversation ordinaire
Le premier geste consiste à ne pas utiliser « bipolaire » comme un adjectif pour décrire un changement d’humeur. On peut dire « tu as changé d’avis », « ton comportement me surprend » ou « j’ai du mal à comprendre ce qui se passe ». Ces phrases décrivent une situation précise sans transformer un diagnostic en étiquette sociale.
Si une personne parle de son trouble avec humour, il reste possible de suivre son ton sans lui attribuer une intention. Une question courte vaut mieux qu’une interprétation : « Tu veux que je rie avec toi ou que je t’écoute? » Elle laisse une place à un changement de ton, comme dans toute relation.
Entre proches
Une plaisanterie répétée après une demande d’arrêt n’est plus une maladresse. Elle devient une pression. Le lien affectif ne donne pas le droit d’utiliser les épisodes, le traitement, l’hospitalisation ou les difficultés professionnelles comme matériel comique sans accord clair.
Le proche peut déplacer l’humour vers une situation partagée, comme une longue attente administrative, un calendrier de rendez-vous difficile à tenir ou une confusion de dates. La blague ne devient pas automatiquement acceptable, mais sa cible est plus précise et moins exposée.
Dans les médias, les soins et le travail
Une fiction ou un récit public peut montrer un personnage uniquement pendant une crise, faire de la manie un ressort comique ou utiliser la bipolarité comme raccourci pour expliquer une trahison. Ces choix réduisent une personne à une scène. Une représentation plus juste laisse aussi voir les décisions, les liens, les soins, les contraintes et la capacité d’agir.
Les professionnels peuvent reprendre les mots employés par une personne sans l’enfermer dans son diagnostic. Les collègues, eux, n’ont pas besoin de connaître une information médicale pour demander un comportement précis ou poser une limite. Décrire ce qui s’est passé est souvent plus utile que coller une étiquette au caractère de quelqu’un.
On peut rire d’une expérience liée à la bipolarité. On ne gagne rien à rire des personnes qui la vivent.
Le rire n’excuse jamais le mépris.
Sources et références scientifiques
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- Na JJ, Kim HJ, Mikami AY.. Reducing public stigma toward bipolar disorder: I. Interventions and outcomes.. Journal of affective disorders. 2025. DOI: 10.1016/j.jad.2025.120083 · PMID: 40846153. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Podcast: Humor and Breaking Stigma: Joking about Bipolar Disorder.
- Humor and Breaking Stigma: Joking about Bipolar Disorder – Inside Bipolar | Podcast on Spotify.
