Il y a l’acte médical, rapide, encadré. Et puis il y a ce qui se passe après, quand le corps a cicatrisé mais que l’esprit, lui, reste accroché à une date, à un test de grossesse, à une décision dont on ne parle pas à table. Certaines personnes mettent un mot sur ce malaise persistant : syndrome post‑avortement. D’autres répondent que ce syndrome n’existe pas. Entre les deux, il y a des femmes – parfois des hommes – qui se demandent en silence : « Ce que je ressens, est‑ce normal ? Est‑ce que je deviens folle ? »
Ce texte est pour celles et ceux qui n’osent pas poser la question à voix haute. Pour éclairer ce qu’on sait, ce qu’on ignore encore, ce qui relève du discours idéologique et ce qui relève d’une vraie souffrance psychique. Et, surtout, pour montrer qu’on peut aller mieux sans passer sa vie à se punir.
En bref : ce qu’il faut retenir sur le « syndrome post‑avortement »
Comprendre les symptômes émotionnels et psychiques possibles après un avortement, sans dramatiser ni banaliser, et identifier quand demander de l’aide.
Le « syndrome post‑avortement » n’est pas reconnu comme diagnostic officiel, mais un tiers des femmes environ rapportent une dépression après un avortement, souvent sur un terrain de fragilité pré‑existant.
Tristesse durable, culpabilité, anxiété, cauchemars, évitement des souvenirs, troubles du sommeil, conflit dans le couple, baisse de l’estime de soi ou de la libido.
Nommer ce qui se passe, comprendre les vrais mécanismes psychiques, repérer les signaux d’alerte et construire un soutien adapté : entourage, thérapie, rituels symboliques, soins corporels.
Comprendre le débat : un « syndrome » contesté, une souffrance bien réelle
Un terme chargé d’idéologie… mais des émotions bien concrètes
Dans les classifications psychiatriques internationales, il n’existe pas de diagnostic officiel appelé « syndrome post‑avortement » : ni le DSM‑5, ni la CIM‑11 ne le reconnaissent comme entité autonome. Le terme est né dans les années 1980, souvent porté par des groupes opposés à l’avortement, qui y voyaient une forme de traumatisme spécifique, proche d’un état de stress post‑traumatique.
Pour autant, la littérature scientifique décrit bien des troubles psychiques après un avortement : anxiété, dépression, culpabilité, cauchemars, conduites d’évitement. La controverse porte donc moins sur la souffrance en elle‑même que sur la manière de la nommer, de l’interpréter et parfois de la récupérer dans le débat public.
Ce que montrent les études récentes
Une synthèse mondiale publiée en 2023 estime qu’environ 34,5 % des femmes présentent une dépression après un avortement, avec des variations importantes selon les régions du monde. L’Europe semble afficher des taux un peu plus bas que d’autres continents, mais la souffrance émotionnelle reste loin d’être marginale.
Les travaux disponibles convergent sur un point majeur : dans une large proportion des cas, les difficultés psychiques après l’avortement prolongent ou réactivent des fragilités déjà présentes avant la grossesse (antécédents de troubles anxieux, dépressifs, trauma). L’IVG agit alors comme un catalyseur : elle met en lumière, parfois de façon brutale, des failles anciennes.
Les principaux symptômes du syndrome post‑avortement : ce qui peut se passer à l’intérieur
Tourmente émotionnelle : tristesse, vide, culpabilité
Après un avortement, une oscillation entre soulagement et tristesse est très fréquente. Certaines femmes décrivent un « sentiment de vide », une impression de manque difficile à situer, comme si quelque chose avait commencé sans jamais vraiment exister.
La culpabilité peut être diffuse (« Je n’aurais pas dû tomber enceinte ») ou tranchante (« J’ai fait disparaître un enfant »), surtout quand le contexte familial, religieux ou culturel condamne fortement l’IVG. Cette culpabilité s’accompagne souvent d’un auto‑jugement sévère : « Je ne mérite pas d’être mère un jour », « Je suis une mauvaise personne ».
Symptômes anxieux et troubles du sommeil
Chez beaucoup de femmes, la période post‑avortement s’accompagne d’une anxiété élevée : peurs diffuses, appréhension des consultations médicales, peur de ne plus jamais pouvoir être enceinte ou, au contraire, peur d’une nouvelle grossesse. Des troubles du sommeil (difficulté à s’endormir, réveils nocturnes, cauchemars) sont fréquents.
Certaines rapportent des images intrusives : salle d’intervention, sang, regards du personnel ou de proches, écran d’échographie qu’on a choisi de ne pas regarder. Ces intrusions peuvent évoquer un tableau partiel de stress post‑traumatique, sans pour autant répondre toujours à tous les critères d’un PTSD classique.
Impact sur l’estime de soi, la vie sexuelle et les relations
La décision d’avorter peut entrer en collision avec l’image que l’on se faisait de soi comme femme, partenaire, future mère. Certaines parlent d’une chute de l’estime de soi : sentiment d’être « cassée », « indigne », comme si leur valeur personnelle s’était effritée.
La sexualité peut devenir chargée de honte ou de peur. Une baisse de désir, voire un évitement complet des rapports, n’est pas rare, tout comme une sexualité vécue sur un mode mécanique, déconnectée du plaisir. Dans le couple, le sujet peut devenir explosif ou, au contraire, totalement tabou, chacun croyant protéger l’autre en se taisant.
Comportements d’évitement, somatisations, conduites à risque
Certaines femmes évitent tout ce qui rappelle la grossesse : maternités, rayons bébé, conversations sur la parentalité, réseaux sociaux saturés d’annonces de naissances. D’autres, au contraire, se lancent dans une fuite en avant : activité professionnelle surinvestie, sorties, alcool, comportement alimentaire désorganisé.
Les études mentionnent des troubles alimentaires, une augmentation possible des consommations de substances, des comportements auto‑agressifs ou des idées suicidaires chez une minorité de femmes, surtout lorsque d’autres vulnérabilités psychiques préexistaient. Là, on ne parle plus seulement de malaise mais d’un véritable risque vital, qui exige une prise en charge rapide.
Tableau de repérage : souffrance « attendue » ou signal d’alarme ?
Toute douleur émotionnelle n’est pas pathologique. La question clé est : à partir de quand faut‑il s’inquiéter ?
| Manifestations après un avortement | Réaction émotionnelle fréquente | Signal d’alerte nécessitant une aide spécialisée |
|---|---|---|
| Tristesse, pleurs, sentiment de vide | Périodes de tristesse dans les premières semaines, pleurs occasionnels, pensées régulières à la grossesse, mais capacité à continuer les activités du quotidien. | Tristesse intense qui dure plusieurs mois, incapacité à fonctionner (travail, études, liens sociaux), impression que la vie n’a plus de sens. |
| Culpabilité et auto‑jugement | Questionnements moraux, regrets possibles, pensées « Et si… », besoin de parler ou d’être rassurée sur le choix. | Culpabilité obsédante, auto‑insultes (« monstre », « je mérite de souffrir »), comportements de punition envers soi, impossibilité d’envisager l’avenir. |
| Anxiété et peur de l’avenir | Inquiétudes sur la fertilité, appréhension de re‑tomber enceinte, vigilance accrue vis‑à‑vis du corps. | Crises de panique, évitement complet des soins médicaux, ruminations constantes, incapacité à dormir sans aides (alcool, médicaments non prescrits). |
| Souvenirs intrusifs | Images qui reviennent ponctuellement (salle, odeurs, bruits), surtout dans les premières semaines. | Cauchemars récurrents, flashbacks avec impression de revivre la scène, évitement massif de tout ce qui rappelle l’événement, hypervigilance persistante. |
| Changements de comportement | Besoin de solitude temporaire, baisse de libido, irritabilité passagère, variations de l’appétit. | Isolement social marqué, arrêt des activités, conduites à risque (alcool, drogues, scarifications, conduite dangereuse), idées suicidaires, perte rapide de poids. |
Pourquoi certaines personnes souffrent davantage ? Trois mécanismes psychiques souvent invisibles
L’histoire d’avant : la décision n’arrive jamais dans un vide
Les études montrent que les femmes ayant un passé de troubles anxieux ou dépressifs sont plus exposées à des difficultés émotionnelles après l’avortement. Ce n’est pas l’IVG qui crée ex nihilo une fragilité : elle la réveille, la rend visible, parfois la rend impossible à éviter.
S’y ajoutent parfois des empreintes plus anciennes : violences, deuils non élaborés, expériences de grossesses compliquées dans la famille. Une nouvelle grossesse puis son interruption viennent alors se superposer à une carte émotionnelle déjà chargée.
Le contexte social, moral et religieux
La même décision peut être vécue de façon radicalement différente selon le discours ambiant. Dans certains environnements, l’avortement est présenté comme un droit, parfois presque comme un acte banal. Dans d’autres, il est décrit comme un péché, un crime, une faute irrémédiable.
Lorsque la personne a intégré des normes très culpabilisantes, la moindre hésitation se transforme en procès intérieur. Les mots entendus avant ou après (« Tu t’en remettras », « Tu as tué ton enfant », « Tu ne pouvais pas le garder ») deviennent des voix qui continuent à parler longtemps après la fin de l’intervention.
Ce qui se passe au niveau du trauma
Certains parcours d’IVG se passent dans un cadre sécurisant, avec un ressenti de contrôle et d’écoute. D’autres sont expéditifs, marqués par la douleur physique, la sensation de ne pas être entendue ou de subir un geste violent. Dans ces cas, la personne peut développer des symptômes proches d’un état de stress post‑traumatique : reviviscences, évitement, hypervigilance.
Un élément particulier revient souvent dans les témoignages cliniques : l’IVG comme rupture de continuité temporelle. Il y a un « avant » où l’on était enceinte, un « après » où « plus rien n’est pareil ». Le psychisme met du temps à raccorder ces deux morceaux, surtout quand l’environnement ne permet pas de raconter l’histoire.
Anecdotes cliniques typiques : quand le syndrome post‑avortement se glisse dans le quotidien
« Je m’en suis voulu de ne pas être soulagée »
Laura, 27 ans, n’avait aucun doute rationnel sur sa décision. La grossesse était récente, le couple fragile, la situation financière compliquée. Sur le papier, tout « tenait ». Pourtant, les semaines suivant l’IVG, une tristesse sourde s’est installée. Elle se surprenait à regarder l’application de suivi de cycle, à compter les semaines qu’aurait eues ce fœtus.
Ce qui la faisait souffrir n’était pas seulement la perte, mais le décalage entre ce qu’elle pensait devoir ressentir – un soulagement net – et la complexité réelle de ses émotions. Elle s’est dit qu’elle n’avait « pas le droit » d’être triste. C’est le travail thérapeutique, en reconnaissant la légitimité de cette ambivalence, qui a permis d’« apaiser la scène » intérieure plutôt que de l’effacer.
« Tout allait bien… jusqu’à la grossesse suivante »
À l’inverse, certaines femmes disent avoir « bien vécu » leur IVG sur le moment, avec un sentiment de continuité et un retour rapide à leur vie d’avant. Puis, quelques années plus tard, une nouvelle grossesse déclenche des cauchemars, des angoisses intenses, des flashs de la première expérience.
Les cliniciens décrivent ce phénomène comme une réactivation différée : la première grossesse interrompue revient dans le psychisme au moment où la parentalité redevient concrète. Un processus de deuil qui avait été mis entre parenthèses se réouvre alors, parfois très violemment.
Comment se reconstruire après un avortement ? Pistes concrètes pour apaiser les symptômes
Première étape : reconnaître qu’il s’est passé quelque chose d’important
La banalisation forcée (« Ce n’est rien », « C’est juste un acte médical ») peut être aussi violente que la culpabilisation. Le travail psychique commence souvent quand on accepte de dire : « Pour moi, ça a été un événement majeur », même si l’on ne regrette pas la décision.
Écrire son histoire, la raconter à une personne de confiance ou à un professionnel, mettre des mots sur les contradictions (« je ne voulais pas de cette grossesse et je la pleure ») permet déjà de diminuer la pression interne. Ce n’est pas un aveu de faiblesse, c’est une manière d’honorer ce qu’on a traversé.
Quand consulter ? Les seuils à ne pas franchir seule
Une consultation avec un psychologue, un psychiatre ou un professionnel formé peut être utile dès que les symptômes prennent trop de place : tristesse persistante, crises d’angoisse, troubles du sommeil sévères, conduites d’évitement, impact important sur la vie quotidienne. En présence d’idées suicidaires ou de comportements auto‑agressifs, il s’agit d’une urgence à prendre très au sérieux.
La thérapie ne consiste pas à juger la décision, mais à accompagner la personne dans ce qu’elle en fait intérieurement : quelle histoire elle se raconte, quel sens elle donne à l’événement, quelles croyances sur elle‑même sont en train de se figer. Un espace neutre peut désamorcer beaucoup de violence intérieure.
Les rituels symboliques : dire au revoir, sans se détruire
Certaines femmes trouvent un apaisement réel dans des gestes symboliques : écrire une lettre au fœtus, planter un arbre, allumer une bougie à une date précise, créer un petit objet qui rappelle ce moment sans l’écraser. L’objectif n’est pas de s’enfermer dans la culpabilité, mais de donner une forme à une perte qui, sinon, resterait abstraite et flottante.
Ce type de rituel peut aussi être partagé avec le partenaire quand c’est possible. Il ouvre un espace où chacun peut parler de ce qu’il a vécu, plutôt que de rester figé dans le rôle de « celui qui soutient » ou de « celle qui souffre ».
Prendre soin du corps : ne pas oublier le somatique
Le corps porte sa part de mémoire : saignements, fatigue, douleurs, modifications hormonales. Ignorer ces signaux peut maintenir une sensation de dissonance, comme si l’esprit et le corps ne racontaient pas la même histoire.
Des suivis gynécologiques réguliers, une attention au sommeil, à l’alimentation, au mouvement (marche, yoga, danse) peuvent sembler dérisoires mais contribuent à restaurer un sentiment de sécurité corporelle. Lorsque le corps redevient un allié, les symptômes psychiques ont plus de chances de se réguler.
Et si l’on ne parle jamais de « syndrome post‑avortement » ?
Au fond, la question n’est pas tant de savoir si ce « syndrome » existe que de reconnaître que pour certaines personnes, l’avortement laisse une trace plus profonde que prévu. Nommer cette trace peut aider, à condition que le terme ne devienne pas une étiquette figée ou une condamnation morale.
On peut choisir d’employer d’autres mots : réactions psychiques post‑avortement, difficultés émotionnelles après une IVG, deuil ambigu. L’essentiel est de sortir d’une double injonction toxique : ne pas avoir le droit de souffrir parce que l’IVG est un droit, ne pas avoir le droit de ne pas souffrir parce que l’IVG serait toujours un traumatisme absolu.
Entre ces deux extrêmes, il existe un espace plus humain : celui où l’on peut dire « Je suis soulagée et je suis triste », « Je ne regrette pas ma décision et j’ai besoin d’aide pour traverser ce que je ressens ». Cet espace‑là, c’est précisément celui où la réparation psychique devient possible.
