Imaginez un enfant qui, du jour au lendemain, cesse de parler, de marcher, de manger. Il s’allonge, les yeux clos, comme s’il se retirait doucement du monde. Autour de lui, les adultes s’affolent, les médecins posent des sondes, les décisions de séjour tombent, froides, administratives. Dans certains camps de réfugiés en Suède, cette scène n’est pas qu’un récit exceptionnel : elle porte un nom, syndrome de résignation, ou Uppgivenhetssyndrom en suédois.
Ce phénomène, observé quasi exclusivement chez des enfants demandeurs d’asile en Suède, intrigue, bouleverse et divise à la fois le monde médical, le champ politique et l’opinion. Est-ce un trouble dissociatif lié au traumatisme ? Une forme extrême de protestation silencieuse ? Une maladie « culturelle » qui n’apparaît que dans un système migratoire précis ? Ou, comme certains l’ont insinué, une mise en scène parentale ? Les réponses simples n’existent pas, mais le vécu des familles, lui, est terriblement concret.
En bref : ce qu’il faut retenir
- Le syndrome de résignation touche surtout des enfants réfugiés en Suède, souvent issus de minorités persécutées (Balkans, Yézidis, Roms…).
- Il se manifeste par une déconnexion progressive : apathie profonde, perte de parole, refus alimentaire, immobilité, jusqu’à un état proche du coma nécessitant une alimentation par sonde.
- Entre 2003 et 2005, plus de 400 cas ont été recensés en Suède ; en 2017, on parlait encore de plusieurs dizaines de nouveaux cas par an.
- Le point commun : des traumatismes massifs (guerres, violences, exil) combinés à la peur d’être expulsés et à l’incertitude du statut d’asile.
- Les controverses portent sur l’origine exacte du phénomène : trouble psychiatrique, expression extrême du désespoir, influence du contexte socio-politique, ou mélange de tout cela.
- La sortie de cet état passe généralement par la reconstruction de la sécurité : protection juridique, stabilisation familiale, soin psychotraumatique, patience et présence relationnelle.
Origines d’un phénomène déroutant
Une apparition « uniquement » en Suède ?
Le syndrome de résignation est décrit en Suède depuis la fin des années 1990 et a été intégré, en 2014, à la version suédoise de la classification nationale des maladies. Il touche des enfants et adolescents réfugiés, présents sur le territoire suédois et engagés dans une procédure de demande d’asile parfois longue, opaque et épuisante psychiquement.
Entre 2003 et mi‑2005, une enquête de l’Association suédoise de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent recense 424 enfants et jeunes traités pour une réduction sévère de la communication, des capacités motrices et des routines quotidiennes. D’autres données évoquent plus de 400 cas sur les cinq premières années 2000, puis au moins 169 cas supplémentaires sur une période de deux ans au milieu des années 2010.
Fait déroutant, les organisations de terrain soulignent qu’aucun cas identique n’a été formellement identifié en dehors de la Suède, alors même que d’autres pays accueillent aussi des enfants réfugiés très traumatisés. Des états de « mort psychique » ont été décrits dans d’autres contextes extrêmes – par exemple dans des camps nazis – mais sans que le même tableau clinique spécifique, chez des enfants réfugiés en attente d’asile, ne soit retrouvé à grande échelle.
Des enfants issus de minorités déjà fragilisées
Les enfants concernés appartiennent fréquemment à des minorités particulièrement ciblées : familles originaires de l’ex‑Yougoslavie, du Caucase, Yézidis d’Irak, enfants roms ou autres groupes persécutés. Ils ont souvent été exposés à des scènes de guerre, de violence interpersonnelle, de pertes brutales, parfois au sein même de leur famille, bien avant l’arrivée en Suède.
Les études cliniques montrent presque systématiquement la présence de troubles antérieurs : épisodes dépressifs, symptômes de stress post‑traumatique, anxiété sévère. Certains enfants ont aussi connu des déplacements multiples, des procédures d’asile déjà refusées dans d’autres pays, ou un parcours d’exil marqué par la faim, la privation, les menaces répétées.
Symptômes : quand le corps se retire pour survivre
Une descente progressive vers le silence
Le syndrome de résignation ne survient pas comme un éclair dans un ciel bleu. Il s’installe par paliers, sur plusieurs semaines ou mois. Tout commence souvent par une tristesse marquée, un repli, des troubles du sommeil, une baisse de l’appétit. L’enfant réduit ses échanges, se désintéresse de l’école, des jeux, de ses pairs. Sa vitalité décroît, comme si une partie de lui avait déjà lâché prise.
Peu à peu, les parents décrivent un enfant apathique, qui ne répond plus quand on lui parle, qui reste allongé de longues heures, le regard vide ou fermé, ne réagit plus à la douleur ni aux sollicitations habituelles. Le refus alimentaire s’installe, l’enfant ne boit plus, ne marche plus, ne s’habille plus seul. Certains en viennent à un état catatonique si profond qu’ils doivent être nourris par sonde.
Un état proche du coma, mais réversible
Les descriptions parlent d’enfants « proches du coma », allongés, les yeux clos, presque totalement déconnectés de ce qui se passe autour d’eux. Pourtant, les examens médicaux standards (imagerie, analyses biologiques) ne retrouvent pas de lésion neurologique structurale expliquant un coma classique. On est dans le registre d’un état dissociatif extrême : le psychisme se met hors‑circuit pour ne plus avoir à affronter une réalité insupportable.
Les cliniciens rapportent que la sortie de cet état, quand elle survient, est lente, progressive, souvent étroitement corrélée à une amélioration du sentiment de sécurité, notamment autour du statut d’asile. Les enfants réapprennent à avaler, à lever un bras, à ouvrir les yeux, puis quelques mots reviennent. Chaque micro‑signe de retour à la relation est vécu par les familles comme une victoire immenses sur cette forme de « disparition » psychique.
Ce que disent les chiffres : une épidémie singulière
| Période | Données disponibles | Ce que cela suggère |
|---|---|---|
| Fin des années 1990 | Premières descriptions de cas d’enfants réfugiés en Suède présentant un tableau d’apathie extrême et de catatonie fonctionnelle. | Émergence d’un phénomène jusque‑là non identifié dans ce contexte migratoire. |
| 2003–mi‑2005 | 424 enfants et adolescents (0–20 ans) traités pour réduction sévère de la communication, des capacités motrices et des routines. | Caractère massif, parlant presque d’« épidémie » au sein de la population réfugiée. |
| Années 2000 | Plus de 400 cas de syndrome de résignation signalés en Suède sur la première moitié de la décennie. | Phénomène reconnu par les autorités sanitaires nationales. |
| Milieu des années 2010 | Au moins 169 cas recensés en deux ans dans un contexte d’augmentation générale des demandes d’asile. | Persistance du phénomène malgré les critiques et polémiques. |
| Depuis la fin des années 2010 | Les travaux évoquent une baisse des cas en parallèle de la baisse globale des demandes d’asile pour enfants, mais le syndrome reste référencé dans la littérature médicale. | Le syndrome semble lié à un contexte politique et migratoire particulier, plus qu’à une simple pathologie individuelle. |
On parle donc d’un phénomène à la fois rare, géographiquement concentré et, pour une période donnée, numériquement important dans un pays à l’échelle de sa population. La baisse récente des cas suit en partie la diminution des demandes d’asile d’enfants en Suède, ce qui rappelle combien le syndrome est arrimé aux politiques migratoires et au climat social qui en découle.
Trauma, exil et décision d’asile : les mécanismes psychiques en jeu
La charge des traumatismes précoces
La quasi‑totalité des enfants présentant ce syndrome a été exposée à des expériences potentiellement traumatiques : violences extrêmes, menaces de mort, torture, bombardements, disparition ou assassinat de proches. Leur cerveau, encore en développement, a enregistré ces événements avec une intensité telle que le système de stress reste régulièrement suractivé, même en contexte de relative sécurité.
Les cliniques rapportent une forte fréquence d’épisodes dépressifs et de symptômes de trouble de stress post‑traumatique chez ces enfants, souvent antérieurs à l’apparition du syndrome. Cauchemars, reviviscences, hypervigilance, irritabilité, crises de panique… autant de signaux que le corps tente déjà de dire ce qui est trop lourd à penser ou à verbaliser.
La violence silencieuse de l’incertitude administrative
Un élément récurrent, presque constant, dans les récits : l’apparition ou l’aggravation du syndrome coïncide souvent avec des moments critiques du processus d’asile, par exemple l’annonce d’un refus, la perspective d’une expulsion, ou une attente interminable sans réponse. La famille vit alors dans un suspens permanent : nulle part vraiment chez elle, mais encore potentiellement expulsable.
Pour un enfant déjà traumatisé, la menace de retour dans un pays où la mort ou la persécution ont été vécues devient psychiquement intenable. Le syndrome de résignation peut alors être compris comme une tentative radicale du psychisme de « couper le courant » pour cesser de ressentir l’angoisse et l’impuissance, là où aucune action réelle n’est possible.
« Il est difficile d’ignorer que beaucoup de ces enfants atteignent leur plus grande fragilité au moment où l’État leur signifie qu’ils n’ont pas leur place ici. »
Polémiques : entre accusation de simulation et reconnaissance d’un trouble grave
Une bataille de récits
En Suède, le syndrome de résignation ne s’est pas seulement invité dans les hôpitaux et les centres d’hébergement. Il a aussi alimenté un débat politique et médiatique intense. Certains acteurs ont avancé que ces enfants pourraient être manipulés par leurs parents pour obtenir un permis de séjour, allant jusqu’à parler de maltraitance induite.
Un psychiatre mandaté par l’État pour une enquête a même proposé d’éloigner certains enfants de leurs familles, suspectant des pressions parentales. Cette posture a été vivement contestée par de nombreux cliniciens et chercheurs, qui rappellent la constance des traumatismes antérieurs, l’absence d’avantage garanti pour les familles, et le caractère prolongé, coûteux et dangereux d’un tel état pour un enfant.
Maladie culturelle, trouble dissociatif, ou miroir d’un système ?
Autre débat : comment expliquer que ce syndrome semble presque entièrement limité à la Suède ? Certains chercheurs évoquent une « maladie culturelle » au sens anthropologique du terme : un mode d’expression de la détresse façonné par un contexte culturel, juridique et symbolique particulier. Ici, le corps de l’enfant deviendrait le lieu où se joue la confrontation entre la demande de protection de la famille et les logiques de contrôle migratoire.
D’autres soulignent qu’on retrouve, dans l’histoire, des symptômes proches dans des contextes de captivité, de famine ou de persécution, ce qui plaide pour une forme extrême de dissociation face au désespoir. Un consensus partiel émerge tout de même : ces enfants ne « jouent » pas, ils ne choisissent pas rationnellement de se laisser mourir. Ils incarnent, dans leur chair, un désespoir absolu que les mots ne suffisent plus à porter.
Comment les soigner : sécurité, temps long et approche systémique
La priorité invisible : restaurer la sécurité
Les équipes spécialisées insistent sur un point : aucune psychothérapie ne peut vraiment commencer si l’enfant vit sous la menace permanente d’un retour dans un pays dangereux. C’est pourquoi, en Suède, les recommandations officielles ont progressivement intégré l’idée qu’un enfant n’est pas réellement rétabli tant que la famille ne dispose pas d’un permis de séjour stable.
La sécurité juridique (obtenir l’asile, clarifier la situation) n’est pas un « bonus » thérapeutique : c’est un prérequis. Là où le droit reste flou et potentiellement menaçant, le corps de l’enfant continue de se protéger en se retirant. Dans ce sens, le traitement ne concerne pas seulement l’enfant, mais l’ensemble du système d’accueil, des procédures migratoires, des discours publics sur les réfugiés.
Prendre soin d’un enfant qui ne parle plus
Sur le plan clinique, la prise en charge conjugue plusieurs dimensions : surveillance somatique étroite, nutrition par sonde si nécessaire, accompagnement psychologique de la famille, soutien scolaire adapté, travail de mise en récit du trauma dès que l’enfant commence à émerger. Il s’agit d’un traitement en temps long, qui tolère les régressions, les plateaux, les progrès infimes.
Certains centres s’appuient sur des approches de type psychotrauma, des thérapies familiales, des médiations corporelles douces, parfois la pharmacologie pour les troubles dépressifs ou anxieux associés. Mais au cœur du dispositif, il y a l’idée que cet enfant a besoin d’une présence stable, de figures adultes qui restent, que les décisions administratives ne chassent pas du jour au lendemain.
Ce que cette « maladie » dit de nos sociétés
Un symptôme collectif, pas seulement individuel
Regarder le syndrome de résignation uniquement comme une curiosité médicale serait passer à côté de sa portée politique et humaine. Ces enfants traduisent, avec leur corps, une expérience collective : celle de familles que l’on arrache à un pays, qui voyagent dans la peur, qui arrivent dans un État réputé protecteur, puis découvrent que cette protection est conditionnelle, réversible, parfois refusée.
Leur état est une manière radicale de dire : « Je n’ai plus de place où exister ». Loin d’être un « caprice » ou un calcul utilitariste, c’est souvent l’ultime stratégie du psychisme pour survivre à l’insupportable. À travers eux, c’est la question de la responsabilité des sociétés d’accueil qui se pose : que fait‑on du désespoir que nos frontières, nos lois et nos discours peuvent amplifier ou apaiser ?
Et pour les proches, comment agir ?
Pour un parent, voir son enfant s’éteindre ainsi est une expérience profondément culpabilisante et déchirante. Nombre de familles se sentent accusées de manipuler leur enfant alors qu’elles se vivent déjà comme impuissantes à lui redonner le goût de vivre. Le soutien psychologique doit aussi les aider à se dégager de cette honte imposée, à retrouver leur place de figures soutenantes plutôt que suspectes.
Dans le quotidien, la clé reste souvent la relation simple : parler même si l’enfant ne répond pas, toucher sa main, lire près de lui, chanter dans sa langue d’origine, maintenir des repères de jour/nuit. Ce sont des gestes modestes, mais ils rappellent au corps de l’enfant qu’il existe encore un lien, une possibilité de revenir, un espace où il sera accueilli sans jugement s’il ouvre à nouveau les yeux.
