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    Accueil » Monotropisme : quand l’attention emprunte un tunnel
    A woman in glasses sits at a desk, writing in a notebook with a laptop nearby, indoors.
    Photo de MART PRODUCTION sur Pexels.
    Cognition

    Monotropisme : quand l’attention emprunte un tunnel

    MarinePar Marine1 septembre 2026Mise à jour:1 septembre 2026Aucun commentaire11 Minutes de Lecture

    Le monotropisme désigne une manière de concentrer l’attention sur un petit nombre d’intérêts à la fois. Cette théorie de l’attention, développée pour penser certaines expériences autistiques, associe une profondeur d’intérêt et une immersion parfois fortes à une difficulté de déplacement lorsque plusieurs tâches ou signaux se présentent en même temps. Elle ne constitue ni un diagnostic ni une mesure de la valeur d’une personne.

    L’attention change alors de vitesse.

    Une attention qui ne se partage pas au même rythme

    Young African American man studying indoors, focused on reading a book.
    Photo de Mikhail Nilov sur Pexels.

    En apparence, une personne monotropique semble simplement « très concentrée ». Elle peut lire sur un sujet pendant des heures, oublier ou repousser une tâche secondaire, répondre avec un délai ou supporter difficilement qu’une interruption coupe son activité. Cette description reste incomplète : le monotropisme concerne la façon dont les ressources attentionnelles se distribuent et se déplacent, pas une absence de volonté ni un manque d’intérêt pour les autres.

    La théorie part d’une idée simple. À chaque instant, l’attention consciente est limitée et plusieurs informations se disputent cette ressource. Dans un fonctionnement monotropique, une grande partie de l’attention peut se concentrer dans un ou quelques « tunnels » : un sujet, une activité, une sensation ou une question à résoudre. Les autres éléments passent alors au second plan, parfois sans être ignorés volontairement.

    Dinah Murray, Wenn Lawson et Mike Lesser ont développé cette approche à la fin des années 1990. Leur article Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autismpublié dans la revue Autism en 2005, propose de relire certains traits autistiques à partir de l’attention et du traitement de l’information. Cette lecture est neuroaffirmative : elle décrit une différence de fonctionnement avec ses possibilités et ses difficultés, au lieu de réduire l’autisme à une liste de déficits.

    Le terme « polytropisme » désigne, par contraste, une attention plus facilement distribuée entre plusieurs sujets ou signaux. Il ne s’agit pas de classer les cerveaux du meilleur au moins bon. Une attention large peut aider dans une réunion qui change vite de sujet; une attention profonde peut convenir à une recherche, une création ou une tâche minutieuse. Le contexte détermine souvent ce qui devient un avantage ou un obstacle.

    Le tunnel n’est pas un défaut de volonté

    A person writing in a planner with a task checklist on a desk, fostering productivity.
    Photo de Jakub Zerdzicki sur Pexels.

    En réalité, la difficulté apparaît surtout au moment de changer de tunnel. Passer d’un intérêt à une consigne, d’une consigne à une conversation, puis d’une conversation à une autre tâche demande de redistribuer les ressources mentales. Une interruption imprévue peut donc coûter plus cher que les quelques secondes de concentration perdues : il faut retrouver le fil, reconstruire le contexte et accepter de laisser temporairement l’activité en cours.

    Le multitâche peut produire la même friction. Écouter un cours tout en prenant des notes, suivre une conversation tout en surveillant plusieurs informations ou traiter une consigne dans un environnement bruyant mobilise plusieurs canaux à la fois. Une tâche banale pour l’entourage peut alors demander un effort disproportionné, surtout lorsque les informations arrivent sans hiérarchie claire.

    Les interactions sociales ajoutent des signaux rapides et parfois implicites. Le ton de voix, le contexte, le moment où il faut répondre et la formulation à choisir peuvent se présenter presque ensemble. Une personne monotropique peut alors sembler distante, lente ou absorbée par autre chose, alors qu’elle tente de traiter plusieurs informations concurrentes. Lire ce comportement comme du désintérêt ferme trop vite l’interprétation.

    La surcharge sensorielle complique encore le déplacement de l’attention. Plusieurs conversations, une lumière vive, des odeurs, des mouvements et une demande urgente peuvent tirer l’attention dans des directions incompatibles. Chez certaines personnes autistes, cette accumulation peut favoriser le stress, l’anxiété et l’épuisement. Le monotropisme n’explique pas à lui seul ces expériences, mais il aide à comprendre pourquoi l’environnement et les interruptions comptent autant.

    Un score ne remplace pas une évaluation

    Le Monotropism Questionnaire, mis en ligne en 2023, explore le degré de monotropisme déclaré par la personne. Il n’évalue pas à lui seul l’autisme ou le TDAH. Les résultats disponibles ne permettent pas d’en faire un outil diagnostique. Un score élevé peut aider à formuler une expérience; il ne prouve pas une condition clinique. Un score faible ne suffit pas davantage à l’écarter.

    Ce que la concentration profonde rend possible

    Autre valeur du monotropisme : la profondeur. Lorsqu’un sujet devient significatif, l’attention peut rester engagée longtemps. La personne accumule des détails, repère des liens, revient sur une question sous plusieurs angles et développe une compétence qui se construit difficilement en passant sans cesse d’un thème à l’autre. Cette persévérance peut soutenir l’apprentissage, la création et la résolution de problèmes complexes.

    Le flow décrit une immersion dans laquelle l’activité absorbe fortement l’attention et où la perception du temps peut changer. Dans le cadre du monotropisme, cet état peut apparaître plus facilement lorsque la tâche rejoint un intérêt ou une passion. Il peut procurer de la satisfaction et faciliter un travail approfondi. La difficulté survient lorsque l’environnement exige d’interrompre cet état sans délai, ou lorsque la personne ne dispose d’aucun espace pour retrouver son attention.

    Il faut distinguer ce phénomène d’un hyperfocus ponctuel. Tout le monde peut perdre la notion du temps devant un jeu, un roman, un problème technique ou une activité manuelle. Le monotropisme renvoie plutôt à une théorie du style attentionnel, avec une tendance à concentrer les ressources et à éprouver des transitions difficiles. Une seule journée de concentration intense ne suffit donc pas à décrire le fonctionnement d’une personne.

    Le monotropisme ne désigne ni une maladie ni un diagnostic. Une attention profonde n’est pas automatiquement un trouble, pas plus qu’une attention facilement distribuée ne garantit une meilleure adaptation. La question porte sur le fonctionnement de la personne, le coût des situations et les conditions qui lui permettent d’utiliser son attention sans surcharge.

    Autisme, TDAH et questionnaire : le repère ne fait pas la preuve

    Focused man with glasses writing in notebook at a modern desk.
    Photo de Mikhail Nilov sur Pexels.

    Surtout, il faut distinguer l’origine de la théorie et son usage. Le monotropisme a été développé pour mieux comprendre l’autisme, mais il ne permet pas d’affirmer que toute personne autiste est monotropique ou que toute personne monotropique est autiste.

    Les résultats disponibles autour du questionnaire suggèrent que les personnes autistes et les personnes avec un TDAH se reconnaissent davantage dans ce style attentionnel que la moyenne. Cette observation ne transforme pas le monotropisme en critère diagnostique. Elle indique seulement qu’un même cadre peut faire écho à plusieurs expériences attentionnelles.

    Se reconnaître dans des questions sur les interruptions, les intérêts intenses ou la surcharge peut donner des mots à une expérience longtemps mal comprise. Cela peut aussi pousser à une interprétation trop rapide. Une autoévaluation peut soutenir une conversation avec un professionnel; elle ne remplace pas l’évaluation de l’autisme, du TDAH ou d’une autre difficulté lorsque les études, le travail, les relations ou la vie quotidienne deviennent pénibles.

    La théorie garde une portée pratique : elle invite à demander comment l’attention circule au lieu de demander pourquoi la personne ne fait pas un effort. Cette formulation déplace la recherche. On cherche ce qui surcharge, ce qui interrompt, ce qui aide à démarrer et ce qui permet de terminer.

    Aider l’attention à circuler sans la casser

    A person writing notes with a pen on a spiral notebook, indicating work or study.
    Photo de Vitaly Gariev sur Pexels.

    Préparer les transitions

    Pour rappel, un changement devient plus supportable lorsqu’il n’arrive pas comme une rupture opaque. À l’école, au travail ou à la maison, plusieurs aménagements peuvent être testés :

    1. annoncer la transition avant qu’elle ne survienne et préciser ce qui va suivre;
    2. écrire la prochaine étape, surtout après une consigne longue ou donnée dans le bruit;
    3. définir un point d’arrêt concret, comme terminer une sous-tâche plutôt que « s’arrêter maintenant »;
    4. réserver des périodes de concentration sans interruptions inutiles;
    5. réduire les informations concurrentes en séparant les consignes, les questions et les changements de sujet.

    Ces mesures ne demandent pas de supprimer les intérêts intenses. Elles rendent les passages plus lisibles. Une personne peut continuer à approfondir un sujet tout en sachant quand elle devra s’interrompre, combien de temps la nouvelle tâche durera et comment elle pourra reprendre son activité.

    Comparer trois façons de passer à la suite

    Pendant une semaine, notez trois situations concrètes : ce qui a interrompu l’attention, ce qui a réduit la surcharge et le temps nécessaire pour revenir à la tâche. Comparez ensuite une annonce écrite, une pièce plus calme ou une période sans réunion. Ce relevé permet de juger un aménagement sur des faits plutôt que sur une impression générale.

    Rendre les échanges moins implicites

    Dans une relation, parler plus clairement aide souvent davantage que réclamer une attention immédiate. Une question à la fois, un délai de réponse accepté, une demande formulée sans sous-entendu et un récapitulatif écrit peuvent réduire la charge de traitement. Le regard ne doit pas servir de test automatique de l’écoute : regarder ailleurs peut permettre de mieux comprendre les mots.

    Sauf que l’adaptation ne repose pas sur la personne monotropique seule. Un groupe peut éviter les changements de sujet sans annonce, transmettre les décisions par écrit et préciser les priorités. Un responsable peut protéger une plage de travail concentré; un enseignant peut distinguer l’écoute de la prise de notes; un proche peut demander « tu veux reprendre ce sujet plus tard? » au lieu de conclure à l’indifférence.

    Le monotropisme donne ainsi un vocabulaire pour parler de l’attention, du plaisir d’approfondir et du coût des transitions. Il ne doit ni romantiser la surcharge ni convertir chaque passion en signe clinique.

    Le bon soutien donne un chemin à l’attention.

    Sources et références scientifiques
    1. Rietveld IB, Céolin R.. Rotigotine: Unexpected Polymorphism with Predictable Overall Monotropic Behavior.. Journal of pharmaceutical sciences. 2015. DOI: 10.1002/jps.24626 · PMID: 26343810. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
    2. Céolin R, Tamarit JL, Barrio M, López DO, Nicolaï B, Veglio N, Perrin MA, Espeau P.. Overall monotropic behavior of a metastable phase of biclotymol, 2,2'-methylenebis(4-chloro-3-methyl-isopropylphenol), inferred from experimental and topological construction of the related P-T state diagram.. Journal of pharmaceutical sciences. 2008. DOI: 10.1002/jps.21285 · PMID: 18200530. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
    3. Henck JO, Kuhnert-Brandstätter M.. Demonstration of the terms enantiotropy and monotropy in polymorphism research exemplified by flurbiprofen.. Journal of pharmaceutical sciences. 1999. DOI: 10.1021/js9801945 · PMID: 9874709. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
    4. Perrin MA, Bauer M, Barrio M, Tamarit JL, Céolin R, Rietveld IB.. Rimonabant dimorphism and its pressure-temperature phase diagram: a delicate case of overall monotropic behavior.. Journal of pharmaceutical sciences. 2013. DOI: 10.1002/jps.23612 · PMID: 23696075. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
    5. Being Monotropic: Definition, Examples, and Benefits.
    6. Contributeurs aux projets Wikimedia. Monotropisme. 2026.
    7. [modifier | modifier le code].
    8. ↑ (en) Dawn Adams, Kate Simpson et Deb Keen, « Exploring Anxiety at Home, School, and in the Community Through Self‐Report From Children on the Autism Spectrum », Autism Research, vol. 13, no 4,‎ 2 décembre 2019, p. 603-614 (ISSN 1939-3792 et 1939-3806, DOI 10.1002/aur.2246, lire en ligne, consulté le 10 mai 2025).. doi:10.1002/aur.2246.
    9. ↑ (en) McDonnell Andy et Milton Damian, Good Autism Practice: Autism, Happiness and Wellbeing, Birmingham, BILD, 2014 (ISBN 9781905218356), « Going with the flow: reconsidering 'repetitive behaviour' through the concept of 'flow states' », p. 38-47..
    10. ↑ (en) Dinah Murray « Attention Tunnelling and Autism » (1992) (lire en ligne)., Living with Autism: The Individual, the Family, and the Professional…
    11. 1 2 3 4 (en) Dinah Murray, Mike Lesser et Wenn Lawson, « Attention, monotropism and the diagnostic criteria for autism », Autism, vol. 9, no 2,‎ mai 2005, p. 139-156 (PMID 15857859, DOI 10.1177/1362361305051398, S2CID 6476917, lire en ligne).. doi:10.1177/1362361305051398.
    12. 1 2 (en) Wenn B. Lawson, « Monotropism Theory », dans Autism and Being Monotropic, Springer Nature Singapore, 2024 (ISBN 978-981-96-2563-5, DOI 10.1007/978-981-96-2564-2_2, lire en ligne), p. 17-27.. doi:10.1007/978-981-96-2564-2_2.
    13. 1 2 (en) Olga Bogdashina, Sensory Perceptual Issues in Autism and Asperger Syndrome: Different Sensory Experiences – Different Perceptual Worlds, London, Jessica Kingsley Publishers, 2003 (ISBN 9781843101666, lire en ligne)..
    14. ↑ (en) Amy Pearson, Kieran Rose et Jon Rees, « ‘I felt like I deserved it because I was autistic’: Understanding the impact of interpersonal victimisation in the lives of autistic people », Autism, vol. 27, no 2,‎ février 2023, p. 500-511 (ISSN 1362-3613 et 1461-7005, DOI 10.1177/13623613221104546, lire en ligne, consulté le 10 mai 2025).. doi:10.1177/13623613221104546.
    15. 1 2 (en) Mike Lesser et Dinah Murray, The Neurodiversity Reader, Shoreham by Sea, Pavilion, 2020 (ISBN 9781912755394), « Mind as a Dynamical System: Implication for Autism »..
    16. ↑ (en) Dinah Murray, « Monotropism: An Interest-Based Account of Autism », Conférence, Springer International Publishing,‎ 2021, p. 2954-2956 (ISBN 978-3-319-91279-0, lire en ligne, consulté le 10 mai 2025)..
    17. ↑ (en) Natalie H. Longmire, Timothy J. Vogus et Adrienne Colella, « Relational incongruence in neurodiverse workgroups: Practices for cultivating autistic employee authenticity and belonging », Human Resource Management, vol. 64, no 1,‎ janvier 2025, p. 59-76 (ISSN 0090-4848 et 1099-050X, DOI 10.1002/hrm.22248, lire en ligne, consulté le 10 mai 2025).. doi:10.1002/hrm.22248.
    18. ↑ (en) Nancy Doyle, « Neurodiversity at work: a biopsychosocial model and the impact on working adults », British Medical Bulletin, vol. 135, no 1,‎ 14 octobre 2020, p. 108-125 (PMCID 7732033, DOI 10.1093/bmb/ldaa021).. doi:10.1093/bmb/ldaa021.
    19. What is monotropism? Understanding a neuroaffirming theory of autism.
    20. Fergus. Monotropism Questionnaire Online. 2023.
    Table des matières afficher
    1 Une attention qui ne se partage pas au même rythme
    2 Le tunnel n’est pas un défaut de volonté
    3 Ce que la concentration profonde rend possible
    4 Autisme, TDAH et questionnaire : le repère ne fait pas la preuve
    5 Aider l’attention à circuler sans la casser

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