Une consultation de santé mentale peut devenir un second lieu de jugement lorsqu’une personne exerce le travail du sexe. La difficulté ne tient pas uniquement aux symptômes : elle concerne aussi ce qu’il faut taire, corriger ou négocier pour être soignée.
En Australie, une étude qualitative publiée le 22 octobre 2020 a recueilli l’expérience de 31 personnes exerçant le travail du sexe. Leurs récits décrivent les effets de la stigmatisation professionnelle sur la santé mentale, la divulgation sélective de l’activité et les rencontres avec les services de santé mentale.
La souffrance psychique peut coexister avec le travail du sexe sans être causée par lui.
La stigmatisation ajoute parfois du silence, de la vigilance et des soins inadaptés.
Le professionnel doit évaluer la situation sans transformer le métier en diagnostic.
La stigmatisation déplace la demande.
Le métier ne suffit pas à expliquer la souffrance
L’étude australienne de Treloar, Stardust, Cama et Kim, publiée dans Social Science & Medicinerepose sur six groupes de discussion et deux entretiens. Le recueil des données a été coanimé par une personne exerçant le travail du sexe et un chercheur universitaire. Les participants ont ainsi été interrogés dans un dispositif qui prenait en compte leur expérience directe.
Les personnes interrogées décrivaient une menace persistante de stigmatisation. Elles devaient parfois choisir à qui révéler leur activité, dans quel contexte et avec quel niveau de détail. Cette gestion de l’information pouvait devenir une charge psychique, surtout lorsque la peur du rejet se mêlait à une demande de soins.
Certains récits évoquaient des consultations où les professionnels considéraient les personnes comme des victimes privées de capacité d’agir. D’autres attribuaient d’emblée les difficultés psychiques au travail du sexe ou abordaient l’activité avec fascination et voyeurisme. La souffrance, les troubles de l’humeur ou les difficultés relationnelles risquaient alors de disparaître derrière une seule étiquette.
Cette étude ne mesure ni la fréquence des troubles mentaux ni le risque dans l’ensemble de la population. Elle décrit l’expérience de 31 personnes en Australie. Une étude qualitative permet d’examiner des vécus et des mécanismes perçus; elle ne prouve pas que le travail du sexe cause, à lui seul, un trouble psychique.
Le soin peut devenir un deuxième filtre

Une publication de Basnyat, parue le 27 août 2015 dans Qualitative Health Researcha étudié l’expérience de 35 travailleuses du sexe exerçant dans la rue à Katmandou, au Népal. L’analyse thématique s’appuyait sur la notion de violence structurelle dans les soins.
Le résumé de l’étude fait ressortir trois dimensions : la discrimination, les choix contraints et les limites de l’information disponible sur la santé. Ces obstacles ne relèvent pas de la personnalité des patientes. Ils apparaissent dans l’accès aux services, dans leur fonctionnement et dans la manière dont les personnes peuvent les utiliser.
Cette distinction modifie la question clinique. Demander pourquoi une personne ne consulte pas ne suffit pas. Il faut aussi examiner ce qui se passe lorsqu’elle consulte : doit-elle cacher son activité, redouter une sanction, supporter des remarques moralisatrices ou consacrer son rendez-vous à prouver qu’elle mérite d’être aidée?
Cette analyse rejoint celle des déterminants sociaux de la santé mentale : les ressources économiques, l’accès aux services, la discrimination et la sécurité influencent les possibilités de se protéger et de recevoir des soins. L’auto-soin ne peut pas compenser une porte fermée, une information absente ou un professionnel qui refuse d’entendre la demande.
La santé reproductive rappelle que l’accès compte

Une étude phénoménologique menée dans la zone de Gedeo, au sud de l’Éthiopie, apporte un autre repère. Publiée dans Women’s Health en 2025, elle s’appuie sur des entretiens approfondis réalisés d’avril à juin 2024 auprès de 18 travailleuses du sexe ayant vécu un avortement non sécurisé au cours des deux années précédentes.
Les participantes ont décrit une faible connaissance des services d’avortement sécurisé, des difficultés économiques et un accès limité aux soins. Les interruptions de grossesse évoquées avaient principalement été réalisées à l’aide de médicaments achetés dans des pharmacies privées ou de pratiques traditionnelles. L’étude rapporte des conséquences physiques, psychosociales et économiques défavorables.
Ce résultat ne permet pas d’estimer la fréquence de ces situations chez toutes les travailleuses du sexe. Il ne peut pas non plus être transposé directement à la France, où le cadre légal et l’organisation des soins diffèrent. Il décrit toutefois une mécanique précise : lorsqu’une information fiable et un service accessible manquent, une décision reproductive se déroule sous la contrainte des ressources disponibles, de la peur et du silence.
La santé mentale ne se réduit pas à une émotion après l’événement. Elle peut être touchée par une chaîne concrète : grossesse non prévue, recherche d’une solution, absence d’information, risque médical, inquiétude économique et difficulté à parler aux professionnels. Dans ce contexte, la qualité de l’aide disponible pèse sur la possibilité de décider et de retrouver une marge de choix.
En ligne, autonomie et exploitation ne se confondent pas
Le travail du sexe existe dans des cadres différents, avec des niveaux variables d’autonomie, de sécurité et de contrôle. Une annonce en ligne, à elle seule, ne permet pas de qualifier une situation d’exploitation ou de traite.
Un protocole de recherche publié en 2023 dans PLOS ONE s’intéressait au rôle des sites d’annonces de services pour adultes dans la prévention de l’esclavage moderne et de la traite. Le projet prévoyait une méthode mixte et associait dix personnes ayant survécu à l’exploitation sexuelle, originaires de sept pays, à un groupe de travail participatif. Ce texte présente un dispositif de recherche, pas des résultats.
Son intérêt tient à la distinction entre travail sexuel consenti, exploitation et traite. Les confondre peut conduire à surveiller davantage les personnes sans répondre à leurs besoins précis. À l’inverse, reconnaître l’autonomie dans certaines situations ne doit pas faire disparaître les violences, la contrainte ou le contrôle exercé par des tiers.
Une psychologie qui commence par la demande

Une approche clinique plus juste ne consiste ni à nier les risques ni à considérer toute personne qui exerce le travail du sexe comme en danger psychique. Elle commence par une évaluation située, avec des questions qui laissent une place à la nuance.
Quatre points avant d’interpréter les symptômes
- Partir du motif actuel. La personne consulte-t-elle pour une anxiété, un sommeil perturbé, une humeur dépressive, une expérience de violence, une difficulté relationnelle ou un autre problème? Le motif formulé doit rester le point de départ.
- Explorer le contexte sans causalité automatique. Le travail du sexe peut coexister avec une souffrance psychique, mais il ne suffit pas à l’expliquer. Il faut regarder les conditions économiques, la stigmatisation, les relations de pouvoir et les événements associés à la demande.
- Évaluer la sécurité avec tact. La contrainte, la violence, la menace, l’exploitation et les obstacles aux soins ne doivent pas être présumés. Ils peuvent être abordés clairement, sans transformer la personne en suspecte ni en victime définitive.
- Construire un accompagnement acceptable. Le suivi doit tenir compte des limites de divulgation, des préférences de la personne et des ressources disponibles, y compris le soutien par les pairs lorsqu’il existe.
Cette méthode évite deux erreurs. La première romantise l’autonomie et minimise les violences. La seconde pathologise une activité et transforme chaque difficulté en preuve de fragilité personnelle. Dans les deux cas, le professionnel cesse d’écouter ce que la personne raconte.
La psychologie positive ne consiste pas à demander davantage de résilience à quelqu’un qui manque de sécurité, d’information ou de soutien. Elle peut s’appuyer sur les ressources déjà présentes, la capacité de décider, les liens fiables et la possibilité de retrouver une marge de choix. Comprendre le contexte améliore la qualité du soin.
Sources et références scientifiques
- Lived experience of unsafe abortion among commercial sex workers in Gedeo Zone, Southern Ethiopia: A phenomenological qualitative study – PMC. Women's health (London, England). DOI: 10.1177/17455057251400238 · PMID: 41310928.
- 1. Bearak J, Popinchalk A, Ganatra B, et al. Unintended pregnancy and abortion by income, region, and the legal status of abortion: estimates from a comprehensive model for 1990-2019. Lancet Glob Health 2020; 8(9): e1152-e1161. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 2. WHO. Abortion, (2024)..
- 3. Chandra-Mouli DV. Safe abortion care; Training course in adolescent sexual and reproductive health 2022 for WHO Eastern Mediterranean Region, Geneva, (2022). [Google Scholar].
- 4. World Health Organization. Maternal mortality: evidence brief. World Health Organization, 2019. [Google Scholar].
- 5. World Health Organization. Trends in maternal mortality 2000 to 2017: estimates by who, UNICEF, UNFPA, World Bank Group and the United Nations Population Division. World Health Organization, 2019. [Google Scholar].
- 6. PRB. Abortion facts and figures. PRB, 2021. [Google Scholar].
- 7. Khezri M, Shokoohi M, Karamouzian M, et al. Induced abortion and associated factors among female sex workers in Iran. Eur J Contracept Reprod Health Care 2020; 25(6): 434-438. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 8. Khezri M, Tavakoli F, Schwartz S, et al. Global epidemiology of abortion among female sex workers: a systematic review, meta-analysis, and meta-regression. Ann Epidemiol 2023; 85: 13-37. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 9. Cleeve A, Phrasisombath K, Sychareun V, et al. Attitudes and experiences regarding induced abortion among female sex workers, Savannakhet Province, Laos. Sex Reprod Healthc 2014; 5(3): 137-141. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 10. Moradi G, Gouya MM, Ezzati Amini E, et al. Intentional abortion and its associated factors among female sex workers in Iran: results from national bio-behavioral surveillance-2020. PLoS One 2022; 17(8): e0273732. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar].
- 11. Tolu LB, Hurisa T, Abas F, et al. Effect of covid-19 pandemic on safe abortion and contraceptive services and mitigation measures: a case study from a tertiary facility in Ethiopia. Ethiop J Reprod Health 2020; 12(3): 51-57. [Google Scholar].
- 12. Bautista CT, Mejía A, Leal L, et al. Prevalence of lifetime abortion and methods of contraception among female sex workers in Bogota, Colombia. Contraception 2008; 77(3): 209-213. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- Basnyat I.. Structural Violence in Health Care: Lived Experience of Street-Based Female Commercial Sex Workers in Kathmandu.. Qualitative health research. 2015. DOI: 10.1177/1049732315601665 · PMID: 26315878. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Prevention of modern slavery within sex work: Study protocol of a mixed methods project looking at the role of adult services websites – PMC. PloS one. DOI: 10.1371/journal.pone.0285829 · PMID: 37200320.
- 1.Lanau A, Matolcsi A. Prostitution and sex work, who counts? Mapping local data to inform policy and service provision. Social Policy and Society. 2022. Apr 8:1-5. [Google Scholar].
- 2.Poster WR. Data Battles, Platform Shutdowns, and Digital Rights in Surveillance: Labor Politics in the Online Sex Industry. Louis ULJ. 2020;65:169. [Google Scholar].
- 3.Sanders T., Scoular J., Campbell R., Pitcher J. and Cunningham S., 2018. Internet Sex Work: Beyond the Gaze. Palgrave Macmillan. [Google Scholar].
- 4.Hardy K, Barbagallo C. Hustling the Platform: Capitalist Experiments and Resistance in the Digital Sex Industry. South Atlantic Quarterly. 2021. Jul 1;120(3):533-51. [Google Scholar].
- 5.Home Office. 2021. UK Annual Report on Modern Slavery. London: Home Office. 2021 [Google Scholar].
- 6.OSCE. Policy responses to technology-facilitated trafficking in human beings. Analysis of current approaches and considerations moving forward. OSCE: Office of the Special Representative and Co-ordinator for Combating Trafficking in Human Beings; 2022. [Google Scholar].
- 7.Milivojevic S, Moore H, Segrave M. Freeing the Modern Slaves, One Click at a Time: Theorising human trafficking, modern slavery, and technology. Anti-trafficking review. 2020. Apr 27(14):16-32. [Google Scholar].
- 8.Skidmore M, Garner S, Desroches C, Saggu N. The threat of exploitation in the adult sex market: A pilot study of online sex worker advertisements. Policing: A Journal of Policy and Practice. 2018. Jun 1;12(2):210-8. [Google Scholar].
- 9.Online Safety Bill. London: HMSO; 2022. [internet] Available at:.
- 10.DCMS (Department for Digital, Culture, Media & Sport). Consultation on reviewing the regulatory framework for online advertising in the UK: The Online Advertising Programme [Internet]. London: DCMS; 2022. Available from: [Google Scholar].
- . Action Alert: Online Safety Bill-Criminalising sex workers’ online adverts would undermine safety!. [Internet]. 2022 [cited 14 October 2022];. Available from:.
- 12.Oppenheim M. Violence against sex workers will surge under new online safety bill, campaigners warn. Independent [Internet]. 2022. [cited 21 June 2022];. Available from: [Google Scholar].
- Treloar C, Stardust Z, Cama E, Kim J.. Rethinking the relationship between sex work, mental health and stigma: a qualitative study of sex workers in Australia.. Social science & medicine (1982). 2020. DOI: 10.1016/j.socscimed.2020.113468 · PMID: 33120206. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Podcast: Sex Work and Mental Health with Author Hannah Sward.
- Sex Work is Work Podcast | Podcast on Spotify.
- The Stigma of Sex Work: My Story of Discrimination and Evolution – Lauren Muratore.
