Le kratom, extrait des feuilles de Mitragyna speciosaest parfois utilisé contre la douleur, le sevrage des opioïdes, l’anxiété ou les variations de l’humeur.
Chez une personne bipolaire, l’attrait d’un soulagement rapide se heurte à une question simple : l’effet perçu stabilise-t-il l’humeur, ou la rend-il plus difficile à lire?
Les données disponibles reposent surtout sur les déclarations d’usagers et des cas cliniques. Elles ne démontrent pas une efficacité du kratom contre le trouble bipolaire.
Le risque n’est pas théorique.
Le kratom agit sur plusieurs systèmes

Le kratom vient d’un arbre originaire d’Asie du Sud-Est. Ses feuilles peuvent être mâchées, infusées ou réduites en poudre. Les alcaloïdes les plus étudiés, la mitragynine et la 7-hydroxymitragynine, agissent notamment sur les récepteurs opioïdes. Ils se lient aussi à d’autres récepteurs, notamment sérotoninergiques et adrénergiques.
Les effets rapportés varient selon la quantité, la forme du produit et sa composition. Certains utilisateurs décrivent davantage d’énergie, de vigilance ou de concentration; d’autres une détente et une sédation. Les produits vendus sous le même nom peuvent également différer par leur composition. Cette variabilité ne permet pas de définir une dose sûre pour agir sur l’humeur.
Aucune donnée clinique solide ne permet de considérer le kratom comme un traitement du trouble bipolaire. Un soulagement perçu peut correspondre à une expérience subjective, pas à une stabilisation durable de l’humeur. Cette distinction évite de confondre une amélioration de quelques heures avec une stratégie de soins.
Ce que rapportent les usagers
Une enquête américaine en ligne menée en octobre 2016 a recueilli 8 049 réponses de personnes utilisant du kratom. Environ 67 % déclaraient employer le produit pour une difficulté mentale ou émotionnelle. Parmi elles, près de 80 % rapportaient une humeur moins dépressive ou moins anxieuse.
Publiée dans le Journal of Addiction Medicinecette étude transversale décrit des perceptions auto-déclarées. Elle montre une association entre certains usages et une amélioration ressentie, mais ne permet pas d’établir que le kratom a causé cette amélioration ni d’en déduire une dose thérapeutique.
Quand l’humeur devient difficile à lire

Le trouble bipolaire associe des épisodes dépressifs à des périodes d’activation de l’humeur. Dans ce contexte, un produit qui modifie l’énergie, le sommeil, l’anxiété ou la perception de soi peut brouiller les premiers signes d’un épisode. Une personne peut attribuer à une amélioration ce qui correspond en réalité au début d’une phase d’excitation, ou interpréter un effet de sevrage comme une rechute dépressive.
Une revue systématique publiée le 9 novembre 2023 dans le Journal of Addictive Diseases a recensé six publications antérieures : une série de cas et cinq rapports de cas. L’ensemble concernait dix personnes chez lesquelles la consommation de kratom était associée à des symptômes maniaques ou psychotiques. Les âges allaient de 28 à 55 ans et les durées de consommation de deux semaines à quinze ans.
Cette revue ne permet pas de calculer un risque pour l’ensemble des utilisateurs et ne prouve pas, à elle seule, que le kratom provoque une manie ou une psychose. Les auteurs soulignent toutefois la possibilité d’une aggravation de troubles psychiatriques préexistants et recommandent de rechercher la consommation de kratom lors de l’évaluation clinique.
Le soulagement immédiat peut brouiller les repères
Une consommation régulière peut conduire à une dépendance. À l’arrêt, un syndrome de sevrage peut apparaître avec des symptômes désagréables. Chez une personne bipolaire, il devient alors plus difficile de distinguer le sevrage d’une nouvelle phase dépressive ou d’une évolution de l’humeur.
Quand le kratom devient la seule réponse à une douleur, à une anxiété persistante ou à un sevrage, l’évaluation clinique se complique. Le produit peut masquer l’évolution des symptômes, retarder une prise en charge adaptée ou rendre moins lisible l’effet d’un traitement prescrit.
Palpitations, syncopes et rythme cardiaque
Les effets indésirables du kratom ne concernent pas uniquement l’humeur. Des cas de prolongation de l’intervalle QT et de troubles du rythme ventriculaire ont été décrits.
Un article publié dans Cureus en octobre 2024 rapporte le cas d’un homme de 36 ans qui consommait environ 100 grammes de poudre de kratom par jour depuis trois ans. Il avait un trouble bipolaire, un trouble convulsif et des antécédents de consommation de plusieurs substances. Il avait aussi arrêté depuis plus de trois mois la lamotrigine qui lui avait été prescrite, faute d’assurance.
Le patient consultait pour des douleurs thoraciques, des étourdissements en se levant, des palpitations et des pertes de connaissance. Son électrocardiogramme présentait un tracé compatible avec un syndrome de Brugada de type 1. Les électrocardiogrammes suivants sont redevenus normaux et le test à la flécaïnide était négatif. Les auteurs ont retenu comme hypothèse la plus probable un syndrome de Brugada acquis lié à une consommation chronique et très élevée de kratom.
Ce cas ne permet pas d’affirmer qu’une dose habituelle provoquera le même problème. Il montre toutefois pourquoi des palpitations persistantes, une douleur thoracique, un malaise ou une perte de connaissance après une prise doivent recevoir un avis médical urgent.
Kratom, traitements et autres substances

La composition des produits varie et les publications disponibles ne permettent pas de fixer une dose sûre pour l’humeur. L’évaluation devient aussi plus difficile lorsqu’une personne consomme d’autres substances ou modifie un traitement. Le cas cardiaque publié dans Cureus associait plusieurs antécédents médicaux, une consommation de plusieurs substances et l’arrêt de la lamotrigine.
Le professionnel de santé doit connaître le nom du produit, sa forme, la quantité prise, la fréquence, les autres substances consommées et les changements de traitement. Ces informations aident à distinguer un effet du kratom, un syndrome de sevrage, une évolution de l’humeur ou un problème somatique.
Si le kratom est déjà présent

- Ne remplacez pas seul un traitement prescrit. Une diminution ou un arrêt de la lamotrigine, d’un stabilisateur de l’humeur ou d’un autre médicament peut modifier l’équilibre clinique. Toute adaptation doit être discutée avec le prescripteur.
- Décrivez la consommation sans minimiser les quantités. Notez le produit utilisé, les doses approximatives, les horaires, les autres substances et les effets sur le sommeil, l’énergie, l’anxiété et l’humeur.
- Demandez un accompagnement pour réduire ou arrêter. En cas de consommation régulière ou de symptômes à l’arrêt, un professionnel de santé peut évaluer le sevrage, l’évolution de l’humeur et les soins adaptés.
- Signalez rapidement les changements de comportement. Une baisse nette du besoin de dormir, une accélération de la parole, une agitation inhabituelle, des conduites impulsives, une méfiance intense ou des hallucinations doivent être signalées rapidement.
Pour le trouble bipolaire, le kratom n’est pas une stratégie de stabilisation démontrée.
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