Une fausse couche, prise isolément, ne permet pas d’affirmer qu’un trouble bipolaire va apparaître ou s’aggraver. Les études disponibles décrivent des associations entre pertes de grossesse, trouble bipolaire et dépression majeure, ainsi qu’entre certains traitements et le risque de fausse couche.
Le résultat change selon l’événement retenu, le nombre de fausses couches, la maladie qui a motivé un traitement et la manière dont le trouble de l’humeur est défini. Ces écarts empêchent de transformer un ratio statistique en pronostic personnel.
Une étude transversale peut repérer un lien sans démontrer qu’un événement en a causé un autre. Une cohorte de grossesses peut comparer des expositions, mais elle reste exposée à des facteurs de confusion, notamment lorsque le même médicament est prescrit pour plusieurs maladies.
Le lien ne suffit pas.
Le chiffre existe, mais il ne raconte pas toute l’histoire
Dans les publications anglophones, spontaneous abortion désigne la fausse couche, tandis que induced abortion désigne l’interruption volontaire de grossesse. Ces deux événements ne peuvent donc pas être regroupés sans précaution.
Une étude transversale publiée le 6 décembre 2023 dans le Journal of Affective Disorders a analysé 13 200 participantes de la UK Biobank. Les chercheuses et chercheurs ont comparé les participantes sans fausse couche, celles ayant rapporté une fausse couche occasionnelle et celles ayant rapporté des fausses couches récurrentes. Le résultat étudié regroupait le trouble bipolaire et la dépression majeure, sous l’acronyme BDMD.
Après pondération et ajustement statistique, l’association avec le groupe BDMD correspondait à un odds ratio ajusté de 1,12 pour une fausse couche occasionnelle, avec un intervalle de confiance de 1,07 à 1,19. Pour les fausses couches récurrentes, l’odds ratio atteignait 1,32, avec un intervalle de confiance de 1,25 à 1,40.
Un odds ratio de 1,32 ne signifie pas que 32 % des participantes ont développé un trouble. Il décrit une différence relative entre des groupes définis par leur histoire reproductive. De plus, le résultat réunit trouble bipolaire et dépression majeure : il ne permet donc pas d’isoler le trouble bipolaire.
Fausse couche et interruption volontaire ne produisent pas le même signal
Un article publié en 2026 dans l’International Journal of Women’s Health a étudié 21 196 femmes ayant déjà été enceintes dans la UK Biobank. Les participantes étaient réparties selon quatre situations : aucun antécédent rapporté, fausse couche seule, interruption volontaire seule, ou combinaison des deux.
Après pondération statistique, la fausse couche seule n’était pas associée de façon nette au groupe réunissant trouble bipolaire et dépression majeure. L’odds ratio ajusté était de 1,03, avec un intervalle de confiance de 0,98 à 1,08. L’interruption volontaire seule présentait un odds ratio de 1,18, et la combinaison d’une fausse couche et d’une interruption volontaire un odds ratio de 1,33.
Ces chiffres ne permettent pas de conclure qu’un événement reproductif provoque un trouble de l’humeur. Ils ne justifient pas non plus une lecture morale ou culpabilisante. Le résultat étudié reste un groupe qui associe trouble bipolaire et dépression majeure.
Le traitement brouille parfois la lecture du risque

Les médicaments antiépileptiques, aussi appelés médicaments antiseizure dans la littérature anglophone, peuvent être prescrits pour l’épilepsie ou comme stabilisateurs de l’humeur dans le trouble bipolaire. Lorsqu’une étude observe davantage de fausses couches chez les femmes qui en prennent, le signal peut donc être lié au médicament, à la maladie traitée ou à un facteur associé aux deux.
Une cohorte de population publiée en août 2024 dans le Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry a examiné 1 023 787 grossesses enregistrées au Royaume-Uni entre 1995 et 2018. Un médicament antiépileptique avait été prescrit au premier trimestre pour 7 832 grossesses, soit 0,8 % de l’ensemble étudié.
La fausse couche concernait 14,5 % des grossesses exposées au premier trimestre, contre 12,2 % des grossesses sans exposition durant cette période. Après ajustement, le hazard ratio était de 1,06, avec un intervalle de confiance de 1,00 à 1,13. L’écart observé avant ajustement devenait donc beaucoup plus faible.
Chez les femmes ayant une épilepsie, l’association n’était pas observée : hazard ratio ajusté de 0,98, avec un intervalle de confiance de 0,89 à 1,08. Chez celles ayant un trouble bipolaire ou une autre affection psychiatrique, le hazard ratio atteignait 1,08, avec un intervalle de confiance de 1,00 à 1,16. Les intervalles de confiance se recoupaient.
La comparaison avec les femmes ayant arrêté leur traitement avant la grossesse ne montrait pas non plus d’augmentation nette du risque de fausse couche : hazard ratio de 1,02, avec un intervalle de confiance de 0,87 à 1,20. Les auteurs indiquaient que l’association apparente pouvait s’expliquer par la maladie ayant motivé la prescription ou par des variables non mesurées.
Ne pas confondre prudence et arrêt brutal
Ces résultats ne permettent pas de décider seule ou seul d’un traitement pendant une grossesse. Les médicaments antiseizure peuvent contribuer à prévenir des crises d’épilepsie ou des rechutes bipolaires, ce qui impose de mettre en balance les bénéfices du traitement et ses risques éventuels.
Avant la conception, une consultation permet de revoir les médicaments utilisés et les options de suivi. Dès qu’une grossesse est confirmée, le traitement doit être signalé au médecin. Une modification ou un arrêt ne se décide pas sans avis médical.
Après la perte, surveiller l’humeur sans tout lui attribuer

Une fausse couche peut provoquer une douleur émotionnelle, de la tristesse, de l’anxiété, du chagrin, de la culpabilité ou de la colère. Ces réactions ne signifient pas automatiquement qu’un épisode dépressif ou maniaque a commencé.
Chez certaines personnes vivant avec un trouble bipolaire, les variations hormonales et le deuil qui suivent une perte peuvent toutefois aggraver les symptômes ou déclencher un épisode. L’existence d’un trouble bipolaire ne rend pas une grossesse saine impossible, mais elle justifie un suivi médical attentif pendant la grossesse et après la perte.
Le professionnel qui suit le trouble peut aider à distinguer une réaction de deuil, une dépression et une évolution bipolaire. Cette distinction compte pour éviter deux erreurs opposées : attribuer tout changement d’humeur à la fausse couche ou minimiser une aggravation en la considérant comme une réaction normale.
Un plan concret avant et après la grossesse
La préparation repose sur des décisions prises avant l’urgence, avec les professionnels concernés.
- Avant la conception : parler du projet de grossesse avec le médecin et revoir le traitement utilisé pour le trouble bipolaire ou une autre maladie.
- Dès le début de la grossesse : signaler tous les médicaments pris et demander quels traitements doivent être poursuivis, adaptés ou remplacés.
- Après une fausse couche : contacter le professionnel qui suit le trouble bipolaire et signaler toute aggravation de l’humeur ou des symptômes habituels.
Le diagnostic bipolaire ne permet pas de prédire l’issue d’une grossesse. Il indique surtout qu’une discussion anticipée sur le traitement et le suivi peut éviter de prendre une décision dans la panique, au moment où la grossesse ou la perte vient de bouleverser les repères.
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