Pourquoi certaines personnes tombent presque amoureuses de leur thérapeute, d’autres le haïssent soudainement, ou se sentent trahies par un simple retard de cinq minutes ? Pourquoi une remarque neutre déclenche-t-elle parfois un torrent de larmes, de colère ou de mutisme glacé ?
Ce n’est pas « du théâtre », ni de la « sensiblerie » : c’est le transfert, le cœur discret mais brûlant de la psychanalyse, là où les histoires anciennes viennent habiter le présent. )
Dans les cabinets, dans les séries, dans les romans, on en parle beaucoup, souvent de façon simplifiée. Pourtant, derrière ce mot un peu abstrait se cache une dynamique clinique d’une puissance étonnante : nos schémas relationnels les plus précoces se rejouent avec la personne même censée nous aider à en sortir.
Ce texte explore ce phénomène sans jargon inutile : ce qui se passe entre « vous » et « lui/elle », ce qui peut soigner, ce qui peut abîmer, et comment reconnaître quand quelque chose se rejoue, sans s’en vouloir.
À retenir en un clin d’œil
- Le transfert, c’est le déplacement inconscient d’émotions et de attentes anciennes (souvent liées aux parents) sur le thérapeute, dans le cadre de la cure.
- Il ne s’agit pas de « jouer un rôle » mais de revivre, très concrètement, des manières d’aimer, de craindre, de se défendre qui structurent la vie psychique.
- Les études montrent que les interventions sur le transfert peuvent augmenter la prise de conscience, améliorer les relations et la régulation émotionnelle.
- Le transfert n’est pas réservé à la psychanalyse : il traverse la plupart des psychothérapies, même quand il n’est pas nommé.
- Mal géré, il peut conduire à des ruptures d’alliance ; travaillé avec tact, il devient un levier de changement profond, notamment dans les troubles de la personnalité.
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Comprendre le transfert : quand le passé s’invite dans la séance
Une définition vivante, pas seulement théorique
En psychanalyse, le transfert désigne le processus par lequel des désirs, affects et scénarios relationnels inconscients, d’abord vécus avec les figures importantes de l’enfance, se trouvent déplacés sur une autre personne, notamment l’analyste.
Des auteurs classiques l’ont décrit comme la « reviviscence » d’émotions anciennes adressées à un nouvel objet, sans que ce dernier les ait réellement « provoquées ». )
Autrement dit, le thérapeute devient, sans le vouloir, une sorte d’écran psychique sur lequel le patient projette ses peurs d’abandon, ses attentes de réparation, ses colères anciennes, son besoin d’admiration ou de contrôle.
Ce déplacement est souvent disproportionné : une petite frustration réveille une immense douleur, un simple silence s’interprète comme du rejet, un regard bienveillant prend des couleurs passionnelles.
Pourquoi la cure psychanalytique favorise le transfert
La psychanalyse crée un dispositif très particulier : fréquence des séances, position souvent allongée, parole libre, neutralité bienveillante de l’analyste, durée dans le temps.
Ce cadre stable, presque dépouillé, rend visibles les mouvements internes : rien ne « distrait » des émotions qui montent, se répètent, insistent.
Des cliniciens soulignent que cette situation relationnelle prolongée permet à la fois l’émergence du transfert et son analyse en temps réel, séance après séance.
L’enjeu n’est pas d’éviter ces mouvements, mais d’en faire le matériau même du travail psychique : comprendre avec qui l’on est vraiment fâché, de qui l’on attend réellement tout, qui l’on cherche encore à sauver ou à punir.
Les grandes dynamiques transférentielles : amour, haine, dépendance, retrait
Transfert positif : quand le thérapeute devient une figure idéalisée
On parle de transfert « positif » lorsque les affects sont globalement chaleureux : confiance intense, admiration, sentiment d’être enfin compris.
Ce n’est pas seulement agréable ; c’est aussi une forme de dépendance affective qui rejoue parfois le besoin d’un parent parfait, toujours disponible, jamais défaillant. )
Cliniquement, cette phase peut soutenir la motivation du patient, faciliter les dévoilements et renforcer l’alliance thérapeutique, tant que l’analyste garde la capacité de penser ce qui se passe.
Mais la moindre faille – un changement d’horaire, des vacances, un mot interprété comme critique – peut brutalement faire basculer vers la déception et la rage, révélant les couches plus douloureuses du transfert.
Transfert négatif : hostilité, méfiance, sabotage
Le transfert dit « négatif » se manifeste par la méfiance, l’agacement, la dévalorisation du thérapeute, parfois une agressivité ouverte ou des annulations répétées. )
Il met en scène des expériences anciennes de maltraitance, de négligence ou d’humiliation, où l’autre était vécu comme dangereux ou indifférent.
Les recherches montrent que la possibilité de mettre au travail ces émotions négatives dans la relation transférentielle, plutôt que de les éviter, s’associe à une meilleure régulation ultérieure des affects et à des représentations plus nuancées de soi et des autres.
Le défi clinique est de contenir ces attaques sans s’y identifier, ni punir, ni céder à la tentation de « prouver » sa valeur.
Transferts plus complexes : érotisation, parentification, fusion
Certaines configurations sont plus déroutantes : attachement érotisé au thérapeute, besoin impératif de le protéger, sentiment de ne plus exister en dehors de la relation.
Elles rejouent des scénarios précoces de confusion des places, de parentification, de séduction ou d’emprise, qui colorent toute la vie relationnelle du sujet.
Ces modalités ne sont pas rares dans les troubles de la personnalité, où les limites entre soi et l’autre sont fragiles et instables.
Le transfert devient alors un lieu d’expérimentation intense : il faut pouvoir vivre ces mouvements, les nommer, mais aussi poser des limites fermes, pour que la relation thérapeutique reste un espace sûr et non un nouveau terrain de répétition traumatique.
Transfert, contre-transfert et alliance thérapeutique
Le contre-transfert : quand l’analyste est aussi touché
Face au transfert du patient, le thérapeute n’est pas un écran neutre en béton armé : il ressent lui aussi des émotions, des élans, des fatigues, des irritations, des attirances. C’est ce qu’on appelle le contre-transfert.
Ce concept, d’abord considéré comme un « bruit parasite », est aujourd’hui vu comme un outil précieux pour comprendre ce qui se rejoue dans la relation.
Par exemple, se sentir constamment inutile ou nul avec un patient peut indiquer que l’on est entraîné dans une position parentale dévalorisée, telle que cette personne l’a connue dans son histoire.
Le travail du clinicien consiste à ne pas agir ces mouvements (par des ruptures abruptes, des confessions inappropriées, une séduction subtile), mais à les analyser, souvent en supervision, pour les transformer en compréhension.
Quand le transfert menace l’alliance… ou la renforce
Les études contemporaines indiquent que le transfert joue un rôle central dans la qualité de l’alliance thérapeutique, ce lien de confiance et de collaboration qui prédit largement l’issue du traitement.
Certaines configurations transférentielles non reconnues favorisent les ruptures d’alliance : ressentiment silencieux, sentiment de trahison, retrait progressif, arrêt brutal de la thérapie.
À l’inverse, mettre en mots ce qui se passe « ici et maintenant » entre patient et thérapeute – ce que l’on appelle les interprétations de transfert – est associé à une augmentation de l’insight et à une meilleure expression émotionnelle.
Cela ne signifie pas qu’il faut constamment ramener la parole à la relation, mais choisir des moments clés où le vécu transférentiel est suffisamment vif pour être parlant sans être écrasant.
Interpréter le transfert : ce que montre la recherche clinique
Les effets des interventions sur le transfert
Plusieurs travaux ont étudié, séance par séance, l’effet des interventions de transfert en psychothérapie psychodynamique. Ils montrent que ces interventions peuvent prédire une augmentation de la compréhension de soi (insight) et des mots positifs utilisés par les patients, tout en diminuant l’expression de colère et de tristesse à court terme.
Cette combinaison – moins de débordement émotionnel brut, plus de mise en sens – apparaît comme un mécanisme central du changement.
Dans des essais randomisés, les interprétations de transfert semblent améliorer le fonctionnement interpersonnel général, notamment en rendant le patient plus conscient de ses patterns relationnels répétitifs.
Les analyses qualitatives suggèrent que l’exploration guidée des émotions négatives dans la relation avec le thérapeute réduit l’évitement des affects douloureux et permet l’émergence de représentations de soi et d’autrui plus équilibrées.
Transfert et troubles de la personnalité : un terrain privilégié
Les rapports d’expertise sur l’efficacité des psychothérapies soulignent que les approches psychanalytiques ou psychodynamiques trouvent une partie de leur validation empirique dans le traitement des troubles de la personnalité, où les enjeux relationnels sont centraux.
Dans ces tableaux, la répétition transférentielle des scénarios d’abandon, de rejet ou de fusion permet une observation fine des modes de relation dysfonctionnels.
Parallèlement, des approches plus structurées – comme certaines formes de thérapie centrée sur le transfert – combinent un travail intensif sur la relation thérapeutique et des éléments plus techniques (contrats, hiérarchisation des priorités, gestion des crises).
Cette hybridation illustre une tendance contemporaine : ne plus opposer dogmatiquement les modèles, mais articuler le travail transférentiel avec une préoccupation explicite pour la sécurité et la stabilisation.
Le transfert au-delà de la psychanalyse : un phénomène clinique transversal
Pourquoi parler de transfert aussi en TCC, thérapies familiales, etc. ?
Même si toutes les écoles ne valorisent pas le concept de la même manière, la majorité des travaux contemporains reconnaissent que les schémas relationnels internes du patient se rejouent dans tout cadre thérapeutique un peu stable.
Un thérapeute TCC peut être perçu comme un professeur exigeant, un sauveur, un juge ; un thérapeute familial comme un arbitre injuste ou un allié exclusif.
Certaines approches privilégient une position plus directive, focalisée sur les symptômes, au risque de laisser peu de place à la mise en jeu et à la prise de conscience de ces dynamiques transférentielles.
Des critiques soulignent que, lorsque seule l’adaptation comportementale est visée, la manière dont le patient se relie au thérapeute, avec ses malentendus et ses espoirs, peut rester aveugle – alors même qu’elle influence l’adhésion, la motivation et la persistance dans le traitement.
Ce que dit la recherche sur l’efficacité globale
Les grandes synthèses sur l’efficacité des psychothérapies indiquent que les thérapies cognitives et comportementales bénéficient, à ce jour, d’un nombre plus important d’essais contrôlés et d’une efficacité démontrée dans un large éventail de troubles.
Les thérapies psychodynamiques, centrées notamment sur le transfert, affichent des résultats plus contrastés selon les domaines, mais apparaissent pertinentes pour certaines problématiques de personnalité et des enjeux complexes de relation.
Parallèlement, des travaux sur les « facteurs communs » montrent que la qualité de l’alliance thérapeutique, la capacité du clinicien à tolérer et travailler les réactions transférentielles, et la souplesse dans l’ajustement au patient sont des prédicteurs robustes du changement, toutes approches confondues.
Autrement dit, même quand le mot n’est pas prononcé, la manière dont se vit le transfert reste un déterminant majeur du devenir de la thérapie.
Comment repérer son propre transfert : signaux, pièges, opportunités
Signaux typiques dans l’expérience du patient
| Signal dans la relation avec le thérapeute | Ce qui peut se rejouer en arrière-plan | Enjeu possible pour le travail psychique |
|---|---|---|
| Angoisse intense à chaque changement d’horaire ou vacances | Peur ancienne d’abandon, expérience de ruptures imprévisibles | Mettre en mots la vulnérabilité, symboliser la séparation plutôt que la vivre comme une catastrophe |
| Idéalisation extrême du thérapeute, sentiment qu’il(s) est la seule personne qui « compte » | Besoin d’un parent tout-puissant et infaillible, fantasme de fusion réparatrice | Accepter la limite et l’imperfection de l’autre, ouvrir la possibilité d’investir d’autres liens |
| Colère disproportionnée face à une remarque neutre | Souvenir implicite de critiques humiliantes ou de jugements sévères | Différencier critique actuelle et attaques passées, retrouver une estime de soi plus stable |
| Envie de « tester » le thérapeute, de le mettre en défaut | Histoire de confiance brisée, nécessité de prouver que l’autre va, tôt ou tard, trahir | Explorer ce scénario de trahison, voir s’il est inévitable ou s’il peut être transformé |
| Sentiment de honte après chaque séance, peur d’avoir « trop dit » | Expériences anciennes de moqueries, de dévoilements punis ou ridiculisés | Expérimenter une relation où la parole intime n’est ni utilisée, ni retournée contre soi |
Ces signaux ne sont pas des « preuves » que la thérapie se passe mal, ni des signes de « faiblesse ». Ils indiquent au contraire que quelque chose d’important se joue : des manières d’aimer, de se protéger, de demander, de fuir, qui se manifestent à la fois dans le cabinet et dans la vie quotidienne.
Les reconnaître, c’est déjà commencer à les distinguer de la réalité présente, à ne plus les subir comme une fatalité.
Comment en parler à son thérapeute
Mettre des mots sur ces mouvements peut sembler terrifiant : qui oserait dire à son thérapeute « Je vous déteste aujourd’hui », ou « J’ai peur que vous m’aimiez moins qu’un autre patient » ?
Pourtant, c’est précisément dans ces phrases-là que la relation thérapeutique prend sa dimension la plus humaine : on ne parle plus seulement « de » soi, on parle « à » quelqu’un avec qui l’on vit quelque chose.
Un thérapeute formé au travail du transfert accueillera ces paroles comme du matériau clinique, non comme des attaques personnelles.
Si, au contraire, ces confidences sont systématiquement minimisées, ridiculisées ou retournées contre le patient, il peut être important de questionner le cadre et, si besoin, de chercher un espace différent, où ces dynamiques pourront être travaillées sans réactualiser des violences anciennes.
Quand le transfert devient moteur de transformation
Au fil du travail, certains patients constatent un changement subtil : ils continuent d’éprouver des émotions fortes envers leur thérapeute, mais ces émotions deviennent moins « tout ou rien », moins écrasantes.
Ils peuvent être déçus sans se sentir anéantis, en colère sans rompre, attachés sans se dissoudre. Ce sont des signes d’une représentation plus nuancée des liens, travaillée séance après séance dans et par le transfert.
La véritable « réparation » ne consiste pas à vivre enfin la relation parfaite, mais à pouvoir penser ce que l’on vit, à sentir que les réactions internes sont liées à une histoire, à des modèles, et non à une vérité absolue sur soi ou sur l’autre. )
Dans cette perspective, le transfert n’est pas un « accident » de la cure, mais son lieu même : là où le passé se rejoue suffisamment pour être transformé, plutôt que répété à l’infini dans la vie hors du cabinet. )
