Un enfant qui grandit au milieu des cris, des menaces ou du silence peut apprendre quelque chose sur les relations, même sans recevoir de consigne. Il observe qui cède, qui contrôle, qui s’excuse, qui se tait. Plus tard, ces apprentissages peuvent refaire surface dans un couple, une dispute ou la manière d’élever un enfant.
La famille d’origine ne désigne pas uniquement les parents biologiques. Elle comprend le système familial dans lequel une personne a grandi : beaux-parents, frères et sœurs, grands-parents ou autres adultes présents au quotidien. C’est là que se forment les premières idées sur l’attachement, les limites, la colère et la réparation.
La famille d’origine transmet parfois des habitudes de lien avant des règles conscientes.
Les études associent l’exposition à l’agression à des conduites ultérieures, sans en faire une fatalité.
Le travail consiste à reconnaître le modèle, à mesurer ses effets et à apprendre une réponse différente.
L’histoire ne décide pas tout.
La famille d’origine fournit un mode d’emploi imparfait
En réalité, un enfant apprend autant en regardant qu’en recevant des consignes. Lorsque les adultes règlent un désaccord par l’intimidation, l’insulte ou la menace, la violence peut apparaître comme une méthode disponible pour obtenir de l’attention, du pouvoir ou la fin d’une discussion. Si la négociation, l’écoute et l’apaisement restent absents, l’enfant dispose de moins d’exemples concrets pour apprendre ces comportements.
Une même scène familiale ne produit pourtant pas une trajectoire unique. L’enfant interprète ce qu’il voit, évalue les conséquences et compose avec son tempérament, ses autres relations et les événements de sa vie. La transmission intergénérationnelle décrit donc une association entre des expériences et des comportements, pas une condamnation personnelle.
Ce que les études disent vraiment sur la violence

Une revue publiée en mars 2004 dans Clinical Psychology Review par Christopher Delsol et George Margolin a examiné le lien entre la violence dans la famille d’origine et la violence conjugale chez les hommes. Dans les échantillons retenus, environ 60 % des hommes violents dans leur couple rapportaient une violence familiale durant leur enfance, contre un peu plus de 20 % dans le groupe comparatif d’hommes non violents.
Ces pourcentages ne donnent pas une prévalence générale. Ils décrivent les échantillons étudiés. La même revue relevait des associations plus modestes dans des échantillons issus de la population générale et dans des travaux prospectifs ou longitudinaux. Elle examinait aussi le rôle de la détresse psychologique, de certains traits antisociaux, des attitudes tolérant la violence, des problèmes conjugaux et de la façon de gérer les conflits.
Une étude prospective publiée dans le Journal of Family Psychology a suivi 213 personnes de l’adolescence à l’âge adulte. Les agressions physiques et verbales observées dans la famille d’origine étaient associées à des agressions similaires dans les relations amoureuses ultérieures. L’agressivité des parents envers les adolescents expliquait en partie cette association. Être directement pris pour cible peut donc peser dans la trajectoire, au-delà du seul fait d’assister aux disputes parentales.
Une autre étude, menée auprès de 223 étudiants d’une université ethniquement diverse du sud de la Californie, s’est intéressée à de jeunes adultes qui assistaient encore à des violences entre leurs parents. Les analyses associaient cette exposition à certaines formes de violence physique et psychologique dans leurs propres relations intimes. Le résultat ne concernait pas toutes les formes de violence et ne permettait pas de conclure à une causalité simple.
Le schéma se réveille surtout dans les moments de tension
Pour rappel, un modèle familial ne réapparaît pas forcément dans les circonstances calmes. Il peut refaire surface quand une personne se sent rejetée, impuissante, critiquée ou enfermée dans une dispute. La réaction prend alors parfois la forme d’une attaque, d’un retrait brutal, d’un contrôle des messages ou d’un silence utilisé pour punir.
Le scénario peut aussi se jouer dans l’autre sens : s’excuser immédiatement, éviter tout désaccord, deviner l’humeur du partenaire ou accepter des limites qui blessent. La répétition ne ressemble donc pas toujours à une copie visible de la famille. Elle peut prendre la forme d’une place familière dans le couple.
Comprendre l’origine d’un comportement ne revient pas à l’excuser. Dire « j’ai appris à crier quand je me sens menacé » explique un mécanisme. Cela ne retire ni la responsabilité de ne pas menacer, ni le droit du partenaire à vivre sans peur.
Voir, subir, reproduire : trois expériences différentes
Dans une famille agressive, l’enfant peut assister aux disputes, être lui-même insulté ou frappé, et vivre les deux situations. L’agression conjugale peut aussi déborder sur la relation parent-enfant par des cris, des menaces, des punitions physiques ou des critiques répétées.
Cette distinction évite les raccourcis. Un adulte qui a grandi dans un climat violent peut devenir violent, éviter tout conflit, choisir des relations instables ou construire un fonctionnement différent. Les liens interpersonnels solides et la distance psychologique avec la violence familiale sont associés à une moindre répétition chez certains hommes exposés, sans effacer les différences entre les parcours.
La transition vers la parentalité révèle d’autres automatismes
La transmission ne concerne pas seulement les disputes de couple. Elle peut aussi toucher la manière d’entrer dans le rôle de père ou de prendre sa place auprès d’un bébé.
Dans une étude publiée le 23 juillet 2012 dans le Journal of Family PsychologyGeneviève Bouchard a suivi 158 hommes pendant le troisième trimestre de la grossesse, puis six mois après la naissance. L’étude examinait le lien entre l’affection physique reçue de la mère durant l’enfance et l’adolescence, l’implication pendant la grossesse et l’engagement auprès du nouveau-né.
Chez les pères en cohabitation, une moindre affection physique reçue dans la famille d’origine était associée à un engagement postnatal plus faible lorsque l’implication pendant la grossesse était elle-même moindre. Cette implication expliquait le lien observé dans le modèle étudié. Le statut marital modifiait donc la relation entre ces facteurs. Ce résultat décrit une association dans un échantillon de 158 hommes; il ne permet pas d’affirmer qu’un manque d’affection cause à lui seul une moindre présence parentale.
La grossesse peut rendre visibles des croyances jusque-là discrètes : « je ne sais pas m’occuper d’un bébé », « le père reste en retrait » ou « montrer de la tendresse expose à la déception ». Les repérer donne un point de départ concret pour choisir un comportement différent avant que l’ancien modèle ne s’installe.
Interrompre le scénario, étape par étape

Regarder son histoire ne consiste pas à dresser le procès de ses parents. Deux réalités peuvent coexister : les adultes ont parfois fait ce qu’ils pouvaient, et l’enfant a pu en subir des effets durables. L’analyse porte d’abord sur l’expérience vécue et sur ce qu’elle a appris à la personne.
- Décrire la scène sans coller d’étiquette. Remplacer « je suis colérique » par « quand mon partenaire me contredit, je hausse la voix et je coupe la conversation ». Un comportement précis offre davantage de prise qu’un jugement sur la personnalité.
- Repérer le déclencheur et l’interprétation. Une critique peut réveiller l’idée d’être rejeté; un silence peut être interprété comme une menace; une demande d’espace peut ressembler à un abandon. Ce sont des hypothèses à vérifier, pas des vérités à imposer au partenaire.
- Écrire la règle héritée. « Pour être aimé, je dois céder », « la personne qui parle le plus gagne » ou « montrer sa peur est dangereux » sont des règles apprises, pas des lois du couple. Les noter permet de les discuter.
- Préparer une réponse observable. Quitter la pièce pour se calmer, annoncer quand la conversation reprendra, poser une limite sans menace et revenir sur ses paroles sont des actions précises. Une intention comme « mieux communiquer » ne suffit pas quand le corps est déjà en alerte.
- Demander un accompagnement si le schéma résiste. Un psychologue ou un thérapeute peut aider à relier les souvenirs, les réactions présentes et les choix relationnels. La demande d’aide devient particulièrement pertinente lorsque les disputes se répètent, que la peur s’installe ou qu’une personne n’arrive plus à interrompre seule la scène.
Quand la sécurité passe avant le travail de couple
Une dispute difficile n’est pas automatiquement une situation de violence. Les coups, les menaces, la destruction d’objets, la surveillance, l’isolement, la contrainte sexuelle ou la peur constante changent la priorité. La personne exposée n’a pas à appliquer seule un exercice de communication pour rendre la relation sûre.
Si une violence est en cours ou si une personne craint pour sa sécurité, elle doit privilégier un lieu sûr et contacter les services d’urgence locaux ou une association spécialisée. Un accompagnement individuel peut être plus adapté qu’une discussion de couple lorsque l’un des partenaires contrôle ou intimide l’autre.
Les recherches sur la famille d’origine donnent une carte, pas un verdict. Elles décrivent des risques, des mécanismes possibles et des facteurs associés à une moindre répétition. Le changement commence par une scène reconnue à temps, une limite posée clairement et une réparation qui ne se contente pas de dire « désolé ».
L’histoire explique, mais ne commande pas.
Sources et références scientifiques
- Bouchard G.. Intergenerational transmission and transition to fatherhood: a mediated-moderation model of paternal engagement.. Journal of family psychology : JFP : journal of the Division of Family Psychology of the American Psychological Association (Division 43). 2012. DOI: 10.1037/a0029391 · PMID: 22823004. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Delsol C, Margolin G.. The role of family-of-origin violence in men's marital violence perpetration.. Clinical psychology review. 2004. DOI: 10.1016/j.cpr.2003.12.001 · PMID: 14992808. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- A Further Look at the Intergenerational Transmission of Violence: Witnessing Interparental Violence in Emerging Adulthood – PMC. Journal of interpersonal violence. DOI: 10.1177/0886260509340539 · PMID: 19801446.
- Aiken LS, West SG. Multiple regression: Testing and interpreting interactions. Newbury Park, CA: Sage; 1991. [Google Scholar].
- Anderson KL. Perpetrator or victim? Relationships between intimate partner violence and well-being. Journal of Marriage and the Family. 2002;64:851-863. [Google Scholar].
- Archer J. Sex differences in aggression between heterosexual partners: A meta-analytic review. Psychological Bulletin. 2000;126:651-680. doi: 10.1037/0033-2909.126.5.651. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037/0033-2909.126.5.651.
- Arias I, Samios M, O’Leary KD. Prevalence and correlates of physical aggression during courtship. Journal of Interpersonal Violence. 1987;2(1):82-90. [Google Scholar].
- Arnett JJ. Emerging adulthood. A theory of development from the late teens through the twenties. American Psychologist. 2000;55:469. [PubMed] [Google Scholar].
- Avery-Leaf S, Cascardi M, O’Leary KD, Cano A. Efficacy of a dating violence prevention program on attitudes justifying aggression. Journal of Adolescent Health. 1997;21(1):11-17. doi: 10.1016/s1054-139x(96)00309-6. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/s1054-139x(96)00309-6.
- Ballif-Spanvill B, Clayton CJ, Hendrix SB. Witness and nonwitness children’s violent and peaceful behavior in different types of simulated conflict with peers. The American Journal of Orthopsychiatry. 2007;77:206-215. doi: 10.1037/0002-9432.77.2.206. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037/0002-9432.77.2.206.
- Bandura A. Social learning theory of aggression. In: Knutson JF, editor. Control of aggression: Implications from basic research. Chicago: Aldine-Atherton; 1971. pp. 201-250. [Google Scholar].
- Bandura A. Aggression: A social learning analysis. Englewood Cliffs, NJ: Prentice-Hall; 1973. [Google Scholar].
- Bandura A. The social learning perspective: Mechanisms of aggression. In: Toch H, editor. Psychology of crime and criminal justice. Prospect Heights, IL: Waveland Press; 1986. pp. 198-236. [Google Scholar].
- Bell R, Duncan M, Eilenberg J, Fullilove M, Hem D, Innes L, et al. Violence against women in the United States: A comprehensive background paper. 2. New York: Columbia University; 1996. [Google Scholar].
- Bergman L. Dating violence among high school students. Social Work. 1992;37(1):21-27. [Google Scholar].
- Intergenerational Transmission of Relationship Aggression: A Prospective Longitudinal Study – PMC. Journal of family psychology : JFP : journal of the Division of Family Psychology of the American Psychological Association (Division 43). DOI: 10.1037/a0021675 · PMID: 21171767.
- Allison PD. Missing data techniques for structural equation modeling. Journal of Abnormal Psychology. 2003;112:545-557. doi: 10.1037/0021-843X.112.4.545. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037/0021-843X.112.4.545.
- Archer J. Assessment of the reliability of the Conflict Tactics Scales: A meta-analytic review. Journal of Interpersonal Violence. 1999;14:1263-1289. [Google Scholar].
- Andrews JA, Foster SL, Capaldi D, Hops H. Adolescent and family predictors of physical aggression, communication, and satisfaction in young adult couples: A prospective analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology. 2000;68:195-208. doi: 10.1037//0022-006x.68.2.195. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037//0022-006x.68.2.195.
- Bergman L. Dating violence among high school students. Social Work. 1992;37:21-27. [Google Scholar].
- Capaldi DM, Clark S. Prospective family predictors of aggression toward female partners for at-risk young men. Developmental Psychology. 1998;34:1175-1188. doi: 10.1037//0012-1649.34.6.1175. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037//0012-1649.34.6.1175.
- Capaldi DM, Crosby L. Observed and reported psychological and physical aggression in young, at-risk couples. Social Development. 1997;6:184-206. [Google Scholar].
- Capaldi DM, Gorman-Smith D. The development of aggression in young male/female couples. In: Florsheim P, editor. Adolescent romantic relations and sexual behavior: Theory, research, and practical implications. Mahwah, NJ: Erlbaum; 2003. pp. 243-278. [Google Scholar].
- Capaldi DM, Shortt JW, Crosby L. Physical and psychological aggression in at-risk young couples: Stability and change in young adulthood. Merrill-Palmer Quarterly. 2003;49:1-27. [Google Scholar].
- Conger RD, Conger KJ. Resilience in Midwestern families: Selected findings from the first decade of a prospective, longitudinal study. Journal of Marriage and Family. 2002;64:361-373. [Google Scholar].
- Conger RD, Conger KJ, Martin MJ. Socioeconomic status, family processes, and individual development. Journal of Marriage and Family. 2010;72:685-704. doi: 10.1111/j.1741-3737.2010.00725.x. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1111/j.1741-3737.2010.00725.x.
- Conger RD, Cui M, Bryant CM, Elder GH., Jr Competence in early adult romantic relationships: A developmental perspective on family influences. Journal of Personality and Social Psychology. 2000;79:224-237. doi: 10.1037//0022-3514.79.2.224. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037//0022-3514.79.2.224.
- Cui M, Conger RD. Parenting behavior as mediator and moderator of the association between marital problems and adolescent maladjustment. Journal of Research on Adolescence. 2008;18:261-284. [Google Scholar].
- Podcast: Generational Echoes: Exploring Our "Family of Origin".
- Generational Echoes: Exploring Our "Family of Origin" – PodcastHealth.
- Generational Echoes: Exploring Our "Family of Origin" Inside Mental Health | iHeart.
- Generational Echoes: Exploring… – Inside Mental Health – Apple Podcasts.
