Un selfie publié pour obtenir des réactions ne raconte pas, à lui seul, la personnalité de celui ou celle qui le poste. Une étude publiée en juin 2020 dans Addictive Behaviors Reports a suivi 570 jeunes adultes. Le narcissisme pathologique ne prédisait pas significativement l’engagement dans les selfies. La surveillance du corps et les attentes positives liées à cette pratique étaient plus directement associées aux réponses observées, surtout chez les femmes de l’échantillon.
Les réseaux sociaux permettent de se montrer, de recevoir de l’attention et de rester en lien.
Le narcissisme recouvre plusieurs dimensions, dont la grandiosité et la vulnérabilité.
Le signal à surveiller concerne surtout la place prise par les réactions en ligne dans l’estime de soi, l’humeur et les relations.
Un profil ne suffit jamais.
Le mot narcissique a quitté le cabinet

En apparence, le mot « narcissique » décrit aujourd’hui toute personne qui parle beaucoup d’elle, refuse une remarque ou soigne son image. Cette extension brouille la différence entre un trait de personnalité, un comportement agaçant et un trouble de la personnalité narcissique.
Un diagnostic clinique ne se déduit pas de quelques publications. Il demande une évaluation du fonctionnement de la personne et de la façon dont ses difficultés se manifestent dans la durée. Une photo travaillée, une assurance affichée, une ambition ou un désaccord ne suffisent pas à établir un trouble.
Le narcissisme n’est pas un comportement unique. Les travaux scientifiques distinguent notamment une expression grandiose, tournée vers l’assurance et l’admiration, et une expression vulnérable, davantage liée à l’insécurité et à la sensibilité aux critiques. Une même étiquette peut donc recouvrir des expériences très différentes.
Les likes ne parlent pas tous la même langue

Une méta-analyse publiée le 15 mai 2026 dans Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking a regroupé 143 effets issus de 74 études, soit 68 705 participants. Le narcissisme global était associé à l’usage problématique d’Internet avec une corrélation de 0,26. L’association atteignait aussi 0,26 pour l’usage problématique des réseaux sociaux, contre 0,16 pour l’addiction à Internet au sens plus large.
Une corrélation de 0,26 ne signifie pas que 26 % des personnes narcissiques deviennent dépendantes. Elle décrit une relation statistique entre deux variables. La forte hétérogénéité des résultats invite à parler d’une tendance générale, pas d’un scénario identique pour chaque utilisateur.
La méta-analyse de Zhou, Wang, Lou, Zheng, Li et leurs collègues montre aussi que les résultats changent selon la manière de mesurer le narcissisme. Dans les modèles à deux dimensions, les associations estimées de la forme grandiose et de la forme vulnérable étaient proches pour l’usage problématique général et celui des réseaux sociaux. Pour l’addiction à Internet, l’association estimée augmentait avec la vulnérabilité narcissique dans un sous-groupe décrit comme relativement réduit.
Un score global peut donc mélanger des mécanismes distincts. Le mot « narcissisme » ne suffit pas à expliquer pourquoi une personne consulte une application, publie souvent ou réagit fortement à un commentaire.
La vulnérabilité ne ressemble pas à la grandiosité
La forme grandiose se repère plus facilement dans l’assurance affichée, la recherche d’admiration ou l’autopromotion. La forme vulnérable est moins visible. Elle s’accompagne davantage d’insécurité, de défensive et d’une sensibilité aux réactions extérieures.
Une étude publiée en septembre 2021 dans International Journal of Environmental Research and Public Health a interrogé 115 participants sur le narcissisme vulnérable et l’usage des réseaux sociaux. Les chercheurs ont distingué deux composantes : la sensibilité excessive et l’égocentricité.
La sensibilité excessive était associée aux six aspects étudiés : le temps passé sur les réseaux sociaux, la fréquence des publications, les préoccupations liées aux likes et aux commentaires, la sensibilité aux remarques négatives, la jalousie et l’écart entre l’image présentée en ligne et la vie réelle.
L’égocentricité suivait un autre profil. Elle était associée à une moindre inquiétude face aux remarques négatives et à un écart plus marqué entre la présentation numérique et la vie quotidienne. Deux personnes peuvent donc publier souvent pour des raisons différentes : l’une cherche surtout l’admiration, l’autre surveille chaque réaction par crainte du rejet.
Le selfie ne parle pas toujours de narcissisme

Pour rappel, l’étude de juin 2020 portait sur de jeunes adultes. L’échantillon comptait 66,8 % de femmes, pour un âge moyen de 24,4 ans. Les chercheurs ont examiné le narcissisme pathologique, la surveillance du corps, les attentes liées aux selfies et l’engagement dans cette pratique. Le narcissisme pathologique n’était pas un prédicteur significatif de l’engagement dans les selfies.
La surveillance du corps et les attentes positives liées au selfie expliquaient mieux le comportement observé, en particulier chez les femmes de cet échantillon. Retoucher une image, vérifier son angle ou attendre des compliments peut correspondre à une volonté de contrôler son apparence, de se sentir plus sûre de soi ou d’obtenir une approbation sociale. Rien de tout cela ne permet de conclure à un trouble de la personnalité.
Le selfie peut aussi s’inscrire dans une expérience d’objectification du corps : le regarder, le corriger, le comparer et le soumettre au jugement. Cette logique ne se confond pas avec une volonté de domination ou de supériorité. La même publication évoque également la socialisation, l’autopromotion et les attentes positives liées au selfie. Une publication peut répondre à plusieurs besoins selon le moment.
Quand le fil devient une béquille émotionnelle

Une étude publiée en 2025 dans Psychology Research and Behavior Management a porté sur 426 membres de la génération Z âgés de 13 à 26 ans, à Hô Chi Minh-Ville. Tous déclaraient passer plus de deux heures par jour sur les réseaux sociaux. Les participants ont été recrutés par convenance et ont répondu à des questionnaires analysés par modèle statistique.
Les chercheurs ont étudié les liens entre narcissisme, estime de soi, usage problématique des réseaux sociaux, satisfaction de vie et traits de personnalité HEXACO. L’étude rapporte des relations entre ces variables. Elle ne permet pas d’affirmer qu’un trait de narcissisme provoque à lui seul une addiction, ni qu’une baisse de satisfaction de vie entraîne nécessairement une consultation plus fréquente du téléphone.
Pour évaluer son propre usage, trois questions valent mieux qu’une étiquette : puis-je interrompre la consultation sans irritabilité marquée? Mon humeur dépend-elle de la quantité de likes reçus? Est-ce que je continue à publier, vérifier ou comparer malgré un sommeil dégradé, un travail négligé ou des tensions avec mes proches?
Le nombre de publications ne répond à aucune de ces questions. La perte de contrôle, la souffrance et les conséquences dans la vie quotidienne donnent des indications plus utiles que la fréquence d’un selfie.
Réagir sans distribuer des diagnostics

Face à un proche qui semble obsédé par son image en ligne, partez de situations précises : « Tu vérifies les réactions toutes les cinq minutes », « Tu annules souvent nos plans pour publier », « Tu sembles très abattu après une remarque ». Cette formulation ouvre une discussion. « Tu es narcissique » la ferme presque toujours.
La limite peut porter sur le comportement : ne pas répondre à des messages agressifs la nuit, refuser une conversation réduite aux likes, quitter un échange humiliant et protéger ses informations personnelles. Comprendre une vulnérabilité n’oblige pas à accepter la manipulation, l’exploitation ou le manque de respect.
Si une personne souffre, perd le contrôle de son usage ou voit ses relations et son sommeil se dégrader, un psychologue ou un psychiatre peut l’aider à examiner l’estime de soi, l’anxiété, la comparaison sociale et les habitudes numériques. La question devient alors celle d’un usage problématique des réseaux sociaux, pas celle d’un trait de caractère déduit d’une photo.
Une photo montre une mise en scène, jamais toute une personne.
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- Podcast: Rethinking Narcissism: What Social Media Gets Wrong.
- Rethinking Narcissism: What Social Media Gets Wrong – PodcastHealth.
- Rethinking Narcissism: What Social Media Gets Wrong – Inside Mental Health | iHeart.
- Rethinking Narcissism: What Social Media Gets Wrong – Pocket Casts.
